Le téléphone de Thomas vibra une troisième fois.

Il le retourna brusquement contre la nappe, comme si le simple fait de cacher l’écran pouvait faire disparaître ce qu’il venait de lire.

— Claire, qu’est-ce que tu as fait ?

Sa voix n’était plus celle de l’homme qui, quelques minutes auparavant, parlait de modernité devant soixante-treize invités. Elle était basse, étranglée, presque suppliante.

Claire posa la chemise rouge sur le comptoir.

— Rien que tu n’aies rendu nécessaire.

— Tu ne comprends pas ce qui se passe.

— Alors explique-le-moi. Ici. Devant tout le monde. Comme tu viens de m’expliquer que je n’avais plus ma place dans mon propre restaurant.

Un silence épais tomba sur la salle.

Camille intervint aussitôt.

— Nous n’allons pas transformer cette soirée en règlement de comptes personnel. Il y a eu un malentendu administratif, c’est tout.

Claire ouvrit la chemise.

— Un malentendu administratif ? C’est ainsi que tu appelles un virement de 24 600 euros effectué depuis le compte du restaurant vers Nouvelle Table Rhône SAS ? Une société dont tu es la représentante commerciale et dont Thomas est le principal interlocuteur ?

Le journaliste du Progrès releva la tête.

Camille perdit son sourire.

— Cette somme correspond à des prestations de conseil et à des frais de repositionnement.

— Alors tu n’auras aucune difficulté à présenter les factures, les contrats et les justificatifs.

— Tout est en règle.

— Parfait. Mon avocate les examinera.

Thomas fit un pas vers le comptoir.

— Baisse la voix, Claire.

Elle le regarda avec une tranquillité qui sembla le déstabiliser davantage qu’une colère ouverte.

— Pendant dix-huit ans, j’ai baissé la voix pour que tu puisses parler. Ce soir, je vais terminer mes phrases.

Madeleine, près de la fenêtre, releva enfin le visage.

Sa mère avait passé une grande partie de sa vie à croire qu’une femme devait préserver son foyer, même lorsqu’elle devait s’effacer pour le faire. Mais ce soir-là, devant les regards embarrassés des invités, elle ne semblait plus capable de défendre ce principe.

Claire sortit le premier document de la chemise.

— Voici la demande déposée auprès de la mairie pour modifier les informations relatives à l’exploitation du restaurant. Voici ensuite la preuve du virement. Et voici l’autorisation censée porter ma signature.

Elle posa les trois feuilles côte à côte.

— Je n’ai jamais autorisé ce changement. Je n’ai jamais donné mon accord pour ce transfert. Et je n’ai jamais signé ce document.

Le photographe, qui avait commencé à ranger son matériel, s’immobilisa.

— Vous affirmez donc que votre signature a été imitée ? demanda le journaliste.

— J’affirme que je conteste formellement cette signature et que les autorités compétentes vont devoir vérifier les circonstances dans lesquelles ce document a été présenté. Je ne suis pas ici pour rendre un verdict à la place de la justice.

Cette précision changea quelque chose dans la salle. Claire ne cherchait pas à inventer une accusation spectaculaire. Elle avait des documents, des dates et une avocate. Elle entendait s’en tenir aux faits.

Thomas, lui, semblait avoir compris que la soirée lui échappait.

— Nous pouvons régler ça entre nous, murmura-t-il en se rapprochant d’elle. Pas besoin de mêler la mairie, les banques et les avocats à notre vie privée.

— Tu as mêlé notre vie privée à une opération commerciale le jour où tu as décidé que mon nom pouvait être utilisé sans mon accord.

— Je voulais protéger le restaurant !

— Alors pourquoi as-tu essayé de m’en retirer la direction ?

Il ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Camille se tourna vers lui.

— Thomas, tu m’avais dit que Claire était d’accord. Tu m’avais assuré que les documents avaient été validés.

Il ne répondit pas.

Ce fut la première fissure visible dans leur alliance.

Claire remarqua la façon dont Camille serrait maintenant son verre. Quelques minutes plus tôt, elle avait parlé de la nouvelle identité du lieu comme si elle en était déjà propriétaire. À présent, elle semblait découvrir que les promesses de Thomas n’étaient peut-être pas aussi solides que le costume qu’il portait.

— Tu m’avais dit que le bail serait transféré, reprit Camille. Tu m’avais dit que l’exploitation serait réorganisée avant l’inauguration.

— Ce n’est pas le moment, Camille.

— Tu m’as pourtant demandé de présenter ce projet devant tes partenaires !

— Je t’ai dit que je m’en occupais !

— Et moi, je t’ai cru.

Le dernier mot résonna plus longtemps que les autres.

Claire ne ressentit aucune satisfaction à les voir se disputer. Elle avait trop de choses à régler pour savourer les premières conséquences de leurs décisions.

Elle se tourna vers Sarah.

— Peux-tu demander à l’équipe de servir les dernières commandes et de vérifier que personne ne manque de rien ? Ensuite, vous pourrez terminer votre service comme prévu. Personne ici ne perdra sa soirée à cause de cette affaire.