Sarah acquiesça immédiatement.

Ce simple geste, cette confiance sans spectacle, sembla atteindre Thomas plus profondément que les documents étalés devant lui. Il avait voulu présenter Claire comme un vestige du passé. Pourtant, lorsqu’il avait fallu donner une consigne claire, c’était encore vers elle que l’équipe s’était tournée.

Jacques Lemoine s’approcha du comptoir.

— Claire, si tu as besoin que je confirme depuis combien de temps tu gères cet établissement, tu sais où me trouver.

D’autres voix suivirent.

Une ancienne cliente rappela que Claire avait maintenu le restaurant ouvert pendant les travaux de la rue. Un commerçant évoqua les repas préparés pour les équipes du quartier durant une période difficile. Le chef, jusque-là silencieux, posa son torchon sur son épaule.

— La carte que les gens viennent manger ici, c’est Claire qui l’a construite avec nous. Le décor peut changer, mais ça, personne ne peut le réécrire.

Thomas détourna les yeux.

Ce n’était pas une foule qui se retournait contre lui. C’était pire : des personnes qui commençaient à distinguer ce qu’il avait accompli de ce qu’il s’était simplement attribué.

À 22 h 16, Maître Élodie Carmin arriva au Bistrot des Tilleuls.

Elle portait un manteau gris, tenait une serviette en cuir et ne semblait nullement impressionnée par les invités encore présents. Claire l’avait appelée trois semaines plus tôt, lorsqu’elle avait découvert que Thomas préparait des changements concernant l’exploitation du restaurant sans lui transmettre tous les documents.

Au départ, elle avait voulu croire à une simple divergence de stratégie. Puis elle avait demandé les relevés bancaires, consulté les documents déposés auprès de la mairie et comparé plusieurs versions de l’autorisation.

Les incohérences s’étaient accumulées.

Élodie salua brièvement Claire, puis demanda à voir les pièces originales ou leurs copies complètes.

Thomas s’avança.

— Nous n’avons pas besoin d’une avocate pour discuter d’un problème de couple.

— Je ne suis pas ici pour votre couple, répondit Élodie. Je suis ici parce que ma cliente conteste une autorisation utilisée dans le cadre d’une démarche commerciale et souhaite protéger ses droits sur l’exploitation du restaurant.

— Votre cliente ? C’est ma femme.

— Votre mariage ne remplace pas son consentement.

Personne ne rit. Personne n’applaudit. La phrase était trop simple pour cela.

Élodie expliqua que la mairie avait suspendu l’instruction de la demande en raison d’une anomalie documentaire. Cette suspension ne constituait pas encore une conclusion sur l’origine de la signature contestée. Elle signifiait simplement que le dossier ne pouvait pas avancer tant que les éléments nécessaires n’auraient pas été vérifiés.

Elle précisa également que le virement de 24 600 euros devait faire l’objet d’un examen distinct : son motif, ses justificatifs, les personnes ayant autorisé l’opération et les conditions d’utilisation du compte de l’établissement.

— En attendant, dit-elle, nous allons demander la conservation des pièces comptables et la suspension de toute nouvelle opération liée à cette société, dans la mesure permise par les procédures applicables. Nous demanderons aussi que les accès bancaires et les délégations soient vérifiés.

Thomas se frotta le front.

— Tu ne peux pas bloquer toute mon activité pour une signature que tu prétends fausse !

— Personne n’a encore établi qui a produit cette signature, répondit Élodie. C’est précisément pour cela qu’une vérification est nécessaire.

Camille s’éloigna de quelques pas.

— Je ne veux pas être mêlée à une fraude, dit-elle.

Claire se tourna vers elle.

— Alors remets les documents que tu possèdes à ton conseil et coopère aux vérifications. Si tu as agi sur la base d’informations inexactes, il faut que cela soit établi. Si tu savais que mon accord manquait, il faudra aussi que ce soit examiné.

Camille baissa les yeux.

Pour la première fois de la soirée, elle n’avait plus de formule toute prête.

Quand les derniers invités quittèrent le restaurant, il était presque minuit.

Les coupes avaient été débarrassées. Les lumières de la salle étaient plus douces. Sur les tables, quelques pétales décoratifs oubliés se mêlaient aux miettes de pain. La photographie officielle n’avait finalement pas été prise.

Thomas attendit que Sarah et les autres membres de l’équipe soient partis avant de rejoindre Claire derrière le comptoir.

— Tu es satisfaite ?

Elle continuait à classer les documents dans la chemise rouge.

— Non.

Il parut surpris.

— Tu viens de me ridiculiser devant tout le monde.

— Tu as demandé qu’on me retire d’une photographie prise dans un restaurant que je dirige. Tu as annoncé publiquement que je n’avais plus ma place ici. Je n’ai pas eu besoin de te ridiculiser. J’ai simplement refusé de confirmer ton mensonge.

— J’ai fait des erreurs, d’accord. Mais tu sais dans quelle situation nous étions. Les travaux ont coûté plus cher que prévu. Les fournisseurs réclamaient leur paiement. Les réservations n’étaient pas suffisantes. J’essayais de trouver une solution.

Pour la première fois, il parlait sans public.