— Oui, a fini par avouer Artyom en baissant les yeux. Il y a quelqu’un d’autre.

Ksenia est restée immobile.

Elle aurait voulu être surprise. Elle aurait voulu que son mari nie, qu’il se reprenne, qu’il lui dise que tout cela n’était qu’un malentendu. Mais, au fond d’elle-même, quelque chose venait de se détacher définitivement.

— Depuis combien de temps ?

— Huit mois.

Huit mois.

Pendant huit mois, elle avait préparé ses repas, attendu son retour le soir, écouté ses plaintes concernant son travail et cru qu’ils traversaient simplement une période difficile. Pendant huit mois, elle avait mis ses propres inquiétudes de côté pour soutenir un homme qui préparait déjà son départ.

— Et tu choisis aujourd’hui pour me l’annoncer ? Le jour où j’apprends la mort de mon oncle ?

Artyom passa une main sur son visage.

— Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Mais je ne peux plus continuer à te mentir.

— Tu aurais pu commencer par ne pas me mentir pendant huit mois.

Il se leva et se mit à marcher dans le salon.

— Ksenia, je ne veux pas qu’on se déchire. Je veux qu’on divorce proprement. Je pense que c’est mieux pour nous deux.

Elle le regarda avec une tranquillité qui semblait presque l’effrayer.

— Très bien.

Il s’arrêta.

— Quoi ?

— Tu veux divorcer ? Parfait. À partir d’aujourd’hui, chéri, tous tes privilèges sont révoqués.

Il fronça les sourcils.

— Quels privilèges ?

Ksenia désigna l’appartement autour d’eux.

— Ceux que tu as fini par considérer comme des droits acquis. Le linge propre qui apparaît dans ton armoire. Les repas que tu trouves sur la table. Les factures que je surveille. Les rendez-vous que je prends à ta place. Les cadeaux que j’achète pour ta famille. Et surtout, cette habitude que tu as de rentrer chez toi en pensant que quelqu’un a passé la journée à rendre ta vie plus facile.

Artyom eut un rire nerveux.

— Tu vas vraiment transformer un divorce en guerre domestique ?

— Non. Je vais simplement arrêter d’être ta femme puisque tu ne veux plus l’être avec moi.

Elle prit son sac, sortit son téléphone et s’installa dans la chambre.

Pour la première fois depuis des années, elle ferma la porte sans se demander si cela risquait de contrarier son mari.

Cette nuit-là, Ksenia ne dormit presque pas. La douleur liée à la mort de son oncle se mêlait à celle de son mariage qui s’effondrait. Elle pleura en silence, serrant contre elle une vieille photographie de cet homme qui l’avait toujours encouragée à ne pas se laisser définir par les décisions des autres.

Son oncle Viktor avait été l’un des rares membres de sa famille à lui dire, lorsqu’elle était adolescente :

« Ne confonds jamais la patience avec l’obligation de tout supporter. »

Ces mots lui revinrent en mémoire.

Au petit matin, elle se leva, se prépara un café et ouvrit son ordinateur. Elle créa un dossier consacré à la séparation et commença à rassembler les documents auxquels elle avait légitimement accès : relevés de ses propres comptes, justificatifs de dépenses communes, contrats et factures du foyer.

Elle ne cherchait pas à piéger Artyom. Elle voulait simplement comprendre sa situation financière et protéger ses intérêts.

À huit heures, elle appela une avocate spécialisée en droit de la famille pour prendre rendez-vous.

À neuf heures, elle informa son responsable qu’elle aurait besoin de quelques jours pour gérer une urgence personnelle.

À dix heures, elle avait établi une liste de questions auxquelles elle voulait obtenir des réponses avant de signer quoi que ce soit.

Artyom la trouva dans la cuisine, en train de noter des chiffres dans un carnet.

— Tu fais quoi ?

— Je prépare la suite.

— On n’a même pas encore discuté des modalités du divorce.

— Justement. Je ne vais pas prendre de décision financière sans comprendre mes droits et mes obligations.

Il tira une chaise et s’assit en face d’elle.

— Écoute, je ne veux pas te prendre quoi que ce soit. Je veux simplement que nous puissions repartir chacun de notre côté.

Ksenia referma son carnet.

— Alors nous ferons les choses correctement. Mais ne me demande pas de te faciliter la vie comme si tu me rendais service en partant.

Artyom soupira.

— Tu as changé.

Elle eut un sourire triste.

— Non. J’ai simplement arrêté de faire passer tes besoins avant les miens.

Les jours suivants révélèrent une réalité que Ksenia n’avait jamais vraiment voulu regarder en face.

Artyom avait déjà réfléchi à son départ. Il avait consulté des annonces de logements, parlé de ses projets avec un ami et commencé à imaginer sa nouvelle vie. La femme avec laquelle il entretenait une relation s’appelait Marina. Elle travaillait dans son entreprise et savait qu’il était marié.