Ksenia s’assit en face de lui.
— Oui, tu m’as blessée.
Il attendit, comme s’il espérait qu’elle poursuivrait en disant que tout pouvait encore s’arranger.
Mais elle ajouta :
— Je ne veux pas que tu restes avec moi parce que ta nouvelle vie est plus compliquée que prévu. Je ne veux pas être ton refuge lorsque tes choix deviennent difficiles.
Artyom baissa la tête.
— Je ne sais pas comment réparer ce que j’ai fait.
— Tu ne peux pas effacer ce qui s’est passé. Tu peux seulement assumer tes décisions et me traiter avec respect pendant que nous organisons la séparation.
Il resta silencieux.
— Tu ne veux vraiment pas essayer de sauver notre mariage ?
La question lui fit mal, même si elle s’y attendait.
— J’ai passé des années à essayer de faire fonctionner notre couple, répondit-elle. Mais je ne peux pas le sauver seule. Et aujourd’hui, je ne sais pas si j’en ai encore envie.
Elle se leva et débarrassa son assiette.
Pour la première fois, elle ne se sentit pas obligée de consoler Artyom parce qu’il était triste de perdre ce qu’il avait lui-même décidé d’abandonner.
Les mois suivants furent consacrés aux démarches de séparation.
Ils organisèrent les questions matérielles avec l’aide de leurs conseils respectifs. Certaines discussions furent pénibles, notamment lorsqu’ils durent décider quoi faire des objets achetés ensemble et comment répartir les dépenses encore en cours. Mais Ksenia resta fidèle à sa décision : elle ne chercherait pas à se venger, et elle ne se laisserait pas non plus pousser à accepter un accord qui ne lui convenait pas.
Artyom finit par quitter l’appartement.
Le jour de son départ, il posa ses derniers cartons près de la porte et resta quelques instants dans le salon.
— Je ne pensais pas que tu serais aussi forte, dit-il.
Ksenia le regarda sans triomphe.
— Ce n’est pas une question de force. Je n’avais simplement plus le choix entre souffrir et ne pas souffrir. Je devais choisir ce que j’allais faire de ma souffrance.
Il acquiesça, incapable de trouver une réponse.
Puis il partit.
Quand la porte se referma, Ksenia ne ressentit pas la joie éclatante qu’elle avait imaginée pendant les pires moments. Elle ressentit surtout du silence, de la fatigue et une immense tristesse.
Elle pleura longtemps.
Elle pleura son mariage, les projets qu’ils avaient abandonnés, les souvenirs heureux qui existaient malgré tout et la femme qu’elle avait été lorsqu’elle croyait encore que l’amour suffisait à maintenir deux personnes ensemble.
Puis elle ouvrit les fenêtres.
Elle changea les draps, déplaça quelques meubles et plaça sur une étagère l’une des photographies de son oncle Viktor. Elle recommença à cuisiner uniquement ce qui lui faisait envie. Elle sortit avec ses amies, reprit la lecture et s’inscrivit à un cours de photographie qu’elle repoussait depuis trois ans.
Un soir, plusieurs mois après le départ d’Artyom, elle reçut un message de lui.
« J’espère que tu vas bien. Je suis désolé pour la manière dont je t’ai traitée. Je comprends maintenant tout ce que tu faisais pour moi sans que je le remarque. »
Ksenia lut le message plusieurs fois.
Elle ne ressentit pas le besoin de répondre immédiatement. Elle ne savait pas si ses excuses étaient le début d’un véritable changement ou simplement le résultat de la solitude. Elle décida de ne pas chercher à le deviner.
Finalement, elle lui répondit :
« Merci de le reconnaître. Je te souhaite de trouver ton chemin. De mon côté, j’ai besoin de continuer à avancer. »
Puis elle posa son téléphone.
Elle n’avait pas gagné une bataille. Elle avait perdu une relation qui avait compté énormément pour elle, et cette perte continuerait probablement à lui faire mal par moments.
Mais elle avait retrouvé quelque chose qu’elle avait progressivement abandonné : la liberté de décider ce qu’elle acceptait dans sa propre vie.
La morale de cette histoire : lorsqu’une personne choisit de partir, vous n’êtes pas obligé de continuer à lui offrir tous les avantages de la relation qu’elle abandonne. Poser des limites n’est pas de la vengeance, et cesser de prendre en charge les responsabilités d’un autre n’est pas de la cruauté. L’amour ne doit pas devenir un service permanent rendu à sens unique. Parfois, le premier pas vers la guérison consiste à accepter que l’on ne peut pas contrôler les choix des autres, mais que l’on peut toujours décider de la manière dont on se traite soi-même.