Antoine resta immobile devant l’écran.
La voix de Philippe résonnait encore dans la petite salle de surveillance.
« Alors fabrique-lui un dossier, comme pour son mari. Après ça, elle se taira. »
Antoine connaissait cette voix depuis vingt ans. Il avait partagé des examens, des voyages d’affaires, des négociations difficiles et même les funérailles du père de Philippe. Il lui avait confié les comptes du groupe, les signatures bancaires et une partie de ses propres économies.
Et maintenant, il venait d’entendre son associé parler de fabriquer une accusation contre une salariée.
— Marc, dit-il lentement, je vais vous poser une seule question. Depuis combien de temps faites-vous cela ?
Le responsable de la sécurité déglutit.
— Monsieur, je peux expliquer…
— Ce n’est pas ma question.
Marc regarda la porte, puis Claire, qui tenait toujours son fils contre elle.
— Je ne faisais qu’exécuter les instructions de monsieur Garnier.
Antoine sentit une colère froide monter en lui.
— Vous avez pris une étoffe dans le sac d’une employée, vous l’avez retenue pendant des heures et vous avez empêché son fils de la retrouver. Vous appelez cela exécuter des instructions ?
Marc baissa la tête.
Léo, lui, s’approcha de sa mère.
— Maman, on peut rentrer maintenant ?
Claire l’embrassa sur le front.
— Oui, mon cœur. On va rentrer.
Antoine se tourna vers elle.
— Madame Martin, je vous présente mes excuses. Je ne peux pas effacer ce qui vient de se passer, mais je vais faire en sorte que les preuves soient préservées et que cette affaire soit transmise aux autorités compétentes.
Claire le regarda avec des yeux rougis par la fatigue.
— Vous savez ce qui me fait le plus mal, monsieur Delmas ? Ce n’est pas qu’on m’ait accusée. C’est que j’ai travaillé neuf ans dans cette usine et que personne n’a pensé à me demander si j’avais quelque chose à dire.
Antoine ne trouva rien à répondre.
Elle avait raison.
Il avait dirigé cette entreprise pendant douze ans, mais il avait laissé les procédures se substituer aux personnes.
Cette nuit-là, il prit une décision qui allait bouleverser le groupe.
Il appela la police, demanda la conservation immédiate des enregistrements et fit signaler les faits à la direction juridique. Il interdit toute destruction de documents concernant les stocks, les licenciements et les opérations de sécurité.
Il ne demanda pas à Marc de partir discrètement. Il ne négocia pas avec Philippe pour étouffer l’affaire.
Il voulait savoir jusqu’où allait la trahison.
Mais il ignorait encore que son associé avait déjà préparé une réponse.
Les dix-neuf licenciements
À sept heures le lendemain matin, Antoine arriva au siège du groupe.
Il n’avait presque pas dormi.
Sur son bureau, il demanda tous les dossiers disciplinaires des trois dernières années, les rapports d’inventaire, les mouvements de stock et les comptes rendus des audits internes.
À dix heures, son assistante déposa plusieurs cartons.
— Monsieur Delmas, votre associé demande à vous voir. Il dit que la situation devient incontrôlable.
— Dites-lui que je le recevrai après avoir terminé.
Antoine ouvrit le premier dossier.
Le nom de Julien Martin apparaissait dans une liste de licenciements pour faute grave.
Motif : consommation d’alcool sur le lieu de travail et dégradation volontaire d’une machine.
Une déclaration signée par deux collègues semblait confirmer les faits. Pourtant, les horaires indiqués ne correspondaient pas aux relevés d’accès de l’usine.
Antoine passa au dossier suivant.
Une contrôleuse qualité avait été licenciée pour avoir falsifié des mesures.
Puis un magasinier, accusé d’avoir détourné du matériel.
Puis une responsable d’équipe, soupçonnée d’avoir transmis des informations confidentielles à un concurrent.
Au total, dix-neuf salariés avaient été licenciés en trois ans pour des fautes graves.
Antoine remarqua un détail troublant : dans dix-sept dossiers, les enquêtes internes avaient été conduites par le même service, puis validées par Philippe Garnier. Dans plusieurs cas, les témoignages provenaient de personnes placées sous l’autorité directe de Marc Vasseur.
Les dates des sanctions coïncidaient souvent avec des changements dans les équipes de production.
Antoine appela les ressources humaines.
— Qui a vérifié les preuves avant que je signe ces décisions ?
La directrice des ressources humaines, Hélène Perrin, resta silencieuse quelques secondes.
— Les dossiers nous étaient transmis comme complets. Le service juridique validait la procédure, et monsieur Garnier confirmait les éléments financiers.
— Et vous avez interrogé les salariés ?
— Pas systématiquement. Nous avons suivi le processus interne.
Antoine ferma les yeux.
Il avait signé plusieurs de ces décisions lors de réunions où il ne consacrait parfois que quelques minutes à chaque dossier.
— Je veux une revue indépendante des dix-neuf licenciements. Chaque personne doit pouvoir être entendue. Et personne ne doit être contacté pour lui demander de modifier son témoignage.
Hélène acquiesça.
— Il faudra aussi prévenir nos avocats.
— Faites-le.