À midi, Philippe entra finalement dans son bureau sans attendre d’invitation.

Costume bleu nuit, cravate parfaitement nouée, sourire familier.

— Antoine, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? J’apprends que tu as fait intervenir la police sur un incident de vol présumé.

Antoine ne lui proposa pas de s’asseoir.

— Nous avons un enregistrement dans lequel tu demandes à Marc de fabriquer un dossier contre Claire Martin.

Le sourire de Philippe s’effaça.

Puis il se recomposa.

— Un enregistrement sorti de son contexte. Tu sais comme moi qu’un fichier audio peut être manipulé.

— Nous allons le faire expertiser.

— Tu vas vraiment mettre en péril vingt ans d’amitié pour la parole d’une employée ?

Antoine se redressa.

— Ce n’est pas sa parole contre la tienne. C’est un enregistrement, une vidéo de surveillance et dix-neuf dossiers qui présentent des anomalies.

Philippe posa les mains sur le bureau.

— Tu ne comprends pas ce que tu fais. Si tu ouvres tous ces dossiers, tu vas détruire la réputation du groupe.

— Si les dossiers sont faux, ce n’est pas leur examen qui détruira notre réputation.

Philippe le fixa longuement.

— Tu crois que tu es irréprochable, Antoine ? Tu as signé ces licenciements. Tu as validé les comptes. Tu as profité des économies réalisées.

Cette fois, Antoine ne répondit pas immédiatement.

Parce que Philippe venait de toucher au point qu’il redoutait le plus.

Il n’avait peut-être pas organisé les fraudes.

Mais il avait signé des documents sans vérifier suffisamment ce qu’ils contenaient.

— Je vais assumer ma part, répondit-il enfin. Et toi, tu vas répondre de la tienne.

Philippe se leva.

— Tu regretteras cette décision.

Puis il sortit.

Antoine regarda la porte se refermer.

Il comprenait désormais que la question n’était pas seulement de savoir si Philippe avait commis des actes répréhensibles.

Il devait aussi découvrir ce qu’il avait lui-même laissé passer.

Le secret de l’atelier fermé

Deux jours plus tard, l’audit indépendant révéla une anomalie dans les mouvements de stock.

Des rouleaux de soie haut de gamme, officiellement déclarés inutilisables, avaient quitté l’usine par lots réguliers. Sur les documents comptables, ils étaient enregistrés comme déchets industriels destinés à la destruction.

Pourtant, les numéros de série de plusieurs rouleaux correspondaient à des commandes livrées à des clients privés.

Les marchandises semblaient avoir été vendues une première fois par le groupe, puis revendues par l’intermédiaire d’une société extérieure.

Les recettes de ces secondes ventes n’apparaissaient pas dans les comptes de l’entreprise.

Le nom de cette société revenait sur plusieurs factures : Rivière Textile Conseil.

Elle était domiciliée à une adresse de bureaux partagés et avait été créée peu avant le début des licenciements suspects.

Son bénéficiaire effectif était dissimulé derrière une structure de détention complexe.

Mais les paiements menaient à une société de gestion dont Philippe Garnier était le principal dirigeant.

L’audit estimait que plusieurs millions d’euros de marchandises et de recettes devaient être expliqués. Le montant exact restait à établir, car certains lots avaient été comptabilisés plusieurs fois et plusieurs factures ne pouvaient pas encore être rapprochées des livraisons réelles.

Antoine convoqua l’équipe d’audit.

— Comment ont-ils pu sortir autant de marchandises sans que personne ne le remarque ?

Un auditeur répondit :

— Les sorties étaient compensées par de fausses déclarations de défaut. Ensuite, les pièces étaient enregistrées comme détruites. Les contrôles reposaient essentiellement sur les chiffres transmis par le service financier et sur les validations de sécurité.

— Donc, les mêmes personnes contrôlaient la sortie, validaient les chiffres et certifiaient la destruction ?

— C’est ce que semblent indiquer les documents.

Antoine se frotta le visage.

— Et les salariés licenciés ?

— Plusieurs avaient signalé des incohérences. Dans certains dossiers, les alertes sont antérieures aux sanctions disciplinaires.

La pièce devint silencieuse.

Julien Martin avait donc peut-être été licencié après avoir posé les bonnes questions.

Claire aussi avait repéré des anomalies.

Les dix-neuf licenciements n’étaient peut-être pas dix-neuf incidents isolés, mais les éléments d’un même système destiné à éliminer les personnes susceptibles de le révéler.

Le lendemain, un ancien technicien accepta de témoigner.

Il s’appelait Karim Benali. Il avait travaillé pendant quinze ans dans l’atelier de préparation des tissus.

— Il y avait une pièce qu’on appelait l’atelier fermé, expliqua-t-il. Officiellement, on y stockait les lots défectueux avant leur destruction. En réalité, certains rouleaux y étaient reconditionnés la nuit.

— Qui y avait accès ? demanda l’enquêteur chargé de recueillir son témoignage.

— Le responsable de la sécurité, quelques magasiniers et des personnes autorisées par la direction financière.

— Avez-vous vu Philippe Garnier ?

Karim hésita.

— Deux fois. Il est venu avec Marc. Ils ont fait sortir des caisses sans les enregistrer dans le registre habituel.

— Pourquoi n’avez-vous rien signalé ?

Karim baissa les yeux.