Philippe ne répondit pas.
L’appel prit fin.
Antoine transmit immédiatement les éléments de cette conversation à son avocat, qui lui indiqua la manière de les communiquer aux autorités sans compromettre l’enquête.
Cette fois, il ne chercherait pas à sauver son associé.
Il chercherait à établir les faits.
Le vingt-et-unième jour
Trois semaines après les événements du parking, les autorités menèrent plusieurs perquisitions autorisées dans les locaux du groupe, dans l’atelier fermé et au siège de Rivière Textile Conseil.
Des ordinateurs, des registres et des supports de stockage furent saisis.
Les enquêteurs découvrirent notamment des tableaux qui rapprochaient les numéros des lots déclarés détruits de ceux facturés à des clients extérieurs. Certains fichiers contenaient également des listes de salariés accompagnées de commentaires sur leur comportement et leur « niveau de risque ».
À côté de plusieurs noms figuraient des annotations telles que :
« A posé des questions sur les stocks. »
« Refuse de valider les pertes. »
« À écarter avant le prochain inventaire. »
Le nom de Julien Martin apparaissait dans le premier groupe.
Celui de Claire figurait dans le second.
Ces éléments ne suffisaient pas, à eux seuls, à établir toutes les responsabilités pénales. Les enquêteurs devaient encore déterminer qui avait créé les fichiers, qui avait ordonné les sanctions et quelles sommes avaient réellement été détournées.
Mais le dossier prenait une dimension bien plus grave que celle d’un simple vol de textile.
Philippe Garnier fut placé en garde à vue dans le cadre de l’enquête. Marc Vasseur fut également entendu sur les accusations de manipulation des preuves et les pressions exercées sur les salariés.
À la sortie de son audition, Philippe déclara aux journalistes qu’il contestait les accusations et qu’il faisait confiance à la justice.
Antoine ne fit aucun commentaire sur sa culpabilité.
Il savait désormais qu’une entreprise ne pouvait pas remplacer un tribunal, même lorsqu’elle disposait de preuves accablantes en apparence.
Mais il savait aussi qu’elle ne pouvait plus faire semblant de n’avoir rien vu.
Le retour de Claire
Claire fut officiellement informée que l’accusation de vol faisait l’objet d’une enquête et que les images disponibles ne confirmaient pas le récit initial de la sécurité.
L’étoffe avait été retrouvée dans une armoire du service, où Marc l’avait déposée après l’avoir retirée du sac. Les enquêteurs établirent qu’elle provenait d’un lot déclaré défectueux, mais dont les caractéristiques correspondaient à des pièces enregistrées comme vendues par la société extérieure.
Claire n’avait donc pas volé la marchandise.
Elle avait été utilisée pour détourner l’attention des mouvements de stock.
Antoine la reçut dans son bureau, mais cette fois, il ne s’assit pas derrière son immense table. Il prit place en face d’elle.
— Je voudrais vous présenter mes excuses. Pas seulement pour ce qui s’est passé cette nuit-là, mais pour le système qui a permis qu’on vous accuse sans vérifier les faits.
Claire resta silencieuse.
— Je sais que des excuses ne suffisent pas, poursuivit-il. Nous allons faire examiner les conséquences de cette accusation sur votre emploi et votre réputation. Vous aurez accès aux conclusions qui vous concernent, dans les limites de la procédure.
— Et les dix-huit autres personnes ? demanda-t-elle.
Antoine marqua une pause.
— Chaque dossier sera réexaminé.
— Pas seulement ceux dont vous pouvez facilement corriger les papiers. Il y a des gens qui ont perdu leur logement, qui ont dû changer de métier, qui ont vu leurs enfants souffrir. Vous ne pourrez pas tout réparer.
— Je le sais.
Claire se leva.
— Alors commencez par ne plus parler de ces personnes comme d’un coût à compenser.
Elle quitta le bureau sans attendre de réponse.
Antoine resta seul.
Il aurait voulu qu’elle accepte ses excuses, qu’elle reconnaisse ses efforts et qu’elle lui permette de se sentir moins coupable.
Mais il comprit que ce besoin lui appartenait à lui, pas à elle.
Le lendemain, il annonça la création d’un dispositif indépendant pour réexaminer les licenciements, avec la possibilité pour les anciens salariés de fournir des éléments et de demander une rectification de leur dossier. Il engagea également des discussions avec les représentants du personnel sur les mesures de réparation envisageables, sous contrôle juridique.
Il ne pouvait pas promettre que chaque personne retrouverait son ancien emploi.
Il pouvait cependant garantir que les dossiers ne seraient plus examinés par les mêmes personnes qui avaient participé aux décisions contestées.
Une mère, un fils et une porte ouverte
Deux mois plus tard, Léo attendait sa mère devant l’école.
Cette fois, Claire arriva à l’heure.
Elle avait repris son travail, mais elle n’était plus affectée au même atelier pendant la durée de la procédure. Son dossier professionnel avait été corrigé, et elle avait reçu un accompagnement juridique pour faire valoir ses droits.