Le lendemain matin, Adrien découvrit Lila assise au milieu du grand salon, entourée de livres que personne n’avait ouverts depuis des années.

Elle avait posé le lapin en tissu sur le fauteuil de cuir de son hôte et lui racontait une histoire dans un mélange de mots et de gestes. Claire, debout près de la porte, semblait prête à intervenir au moindre signe de mécontentement.

Adrien s’arrêta.

— Pourquoi ne prends-tu pas ton petit-déjeuner ?

Lila leva les yeux.

— J’attends que le monsieur triste mange avec moi.

Les deux gardes postés dans le couloir échangèrent un regard. Depuis qu’ils travaillaient pour Adrien, aucun d’eux ne l’avait entendu invité à partager un repas sans parler d’affaires.

— Le monsieur triste a du travail, répondit-il.

Lila réfléchit, puis poussa vers lui une assiette de tartines.

— Alors, tu travailles ici.

Adrien regarda le pain, puis l’enfant.

Il s’assit.

Ce simple geste allait bouleverser bien davantage que sa routine.

Le secret de la montre

Les jours suivants, Lila s’installa dans l’aile sud. Claire continuait à travailler, mais Adrien avait ordonné qu’elle soit payée normalement et qu’aucune sanction ne soit prise contre elle pour avoir gardé sa fille près d’elle.

Il ne lui promettait pas un avenir qu’il ne pouvait garantir. Il lui offrait seulement du temps pour se retourner.

Chaque matin, Lila venait le retrouver avec une nouvelle question.

Pourquoi les hommes en noir ne souriaient-ils jamais ?

Pourquoi la grande porte avait-elle trois serrures ?

Pourquoi Adrien mangeait-il toujours seul ?

À cette dernière question, il avait répondu :

— Parce que c’est plus simple.

Lila avait secoué la tête.

— Non. C’est plus triste.

Elle avait trois ans et ne connaissait rien aux affaires de son père, aux sociétés écrans, aux cargaisons qui changeaient de propriétaire au milieu de la nuit ni aux hommes qui attendaient son approbation avant de prendre une décision.

Elle savait simplement reconnaître une personne qui avait besoin de compagnie.

Un après-midi, elle trouva la montre en argent sur le bureau d’Adrien. Il la lui laissa examiner, à condition qu’elle ne la porte pas à la bouche.

Elle la retourna entre ses petites mains.

— C’est à ta maman ?

Adrien se figea.

— Comment le sais-tu ?

— Parce que tu la regardes comme maman regarde ma photo quand je dors.

Il reprit la montre avec une lenteur inhabituelle.

Sa mère, Élise, était morte lorsqu’il avait douze ans. Les circonstances de sa disparition avaient été résumées en quelques phrases par son père : un accident, des complications, une affaire terminée. Adrien avait grandi sans poser de questions, parce que chaque question semblait provoquer une colère chez les adultes.

Il avait conservé cette montre comme le dernier objet qu’elle lui avait laissé.

— Elle disait que je devais choisir quel homme je voulais devenir, murmura-t-il.

Lila posa sa main sur la sienne.

— Alors, choisis d’être gentil.

Adrien ne répondit pas.

Mais, pour la première fois depuis des années, il se demanda si l’héritage de son père était réellement une obligation.

L’homme derrière la porte

Étienne observait tout.

Il avait vu Adrien renoncer à une réunion pour assister à un spectacle improvisé avec trois marionnettes. Il l’avait entendu rire lorsque Lila avait tenté de lui apprendre une chanson. Il avait même surpris le patron du domaine en train de réparer l’oreille décousue du lapin avec du fil bleu.

Ces scènes auraient pu sembler insignifiantes.

Pour Étienne, elles étaient une menace.

Depuis dix-sept ans, il contrôlait discrètement une partie de la comptabilité du groupe Valmont. Il connaissait les sociétés intermédiaires, les contrats fictifs et les transferts qui ne figuraient jamais dans les rapports présentés à Adrien. Il avait contribué à maintenir cet empire, mais il s’était également servi de sa position pour détourner des sommes importantes.

Tant qu’Adrien restait distant, il pouvait continuer.

Un Adrien qui s’intéressait aux gens, qui examinait les comptes et qui souhaitait transmettre autre chose que la peur devenait dangereux.

Et Lila avait réveillé cette possibilité.

Le soir même, Étienne retrouva deux hommes dans un entrepôt désaffecté près de Vitrolles.

— Le patron change, dit-il. Il pose des questions. Il veut revoir les contrats anciens.

— Et l’enfant ? demanda l’un des hommes.

— Elle est devenue son point faible.

L’homme hésita.

— Tu veux qu’on lui fasse du mal ?

Étienne le fixa froidement.

— Je veux que Valmont perde tout ce qui lui donne une raison de continuer.

Il leur tendit une enveloppe contenant des copies de documents et des instructions pour provoquer une crise au sein du groupe.

Il ne leur dit pas que certaines opérations qu’il attribuait à Adrien avaient été organisées par lui-même.

Il ne leur dit pas non plus qu’il avait déjà préparé des documents destinés à faire porter au patron la responsabilité de plusieurs irrégularités financières.