Au début, Tatyana n’avait aucune idée de ce que l’avenir lui réservait.
La capitale lui semblait immense, froide et indifférente. Elle avait quitté son village avec une petite valise, quelques économies et le souvenir d’un homme qui lui avait promis de vieillir à ses côtés. Dans sa poche, elle conservait une photographie de sa mère, morte depuis plusieurs années. C’était la seule chose qu’elle avait emportée qui lui donnait encore l’impression d’avoir une famille.
Les premières semaines furent particulièrement difficiles. Elle loua une chambre minuscule chez une vieille veuve, au dernier étage d’un immeuble dont les fenêtres laissaient passer le vent. Le matin, elle nettoyait les couloirs d’un hôpital. Le soir, elle rentrait les mains rougies par les produits ménagers, mangeait une soupe bon marché et s’endormait sans allumer la lumière.
Parfois, elle entendait des nourrissons pleurer dans les chambres de maternité.
Alors, elle s’arrêtait quelques secondes devant une porte, le cœur serré, avant de reprendre son chariot.
Elle ne haïssait pas les enfants. C’était justement ce qui rendait son chagrin si difficile à porter.
Elle avait imaginé des années durant les petites chaussures alignées près de l’entrée, les dessins maladroits accrochés au réfrigérateur, les soirées où elle raconterait des histoires à un enfant endormi contre son épaule. Elle avait même gardé, dans un tiroir, une paire de minuscules chaussons tricotés par sa mère avant sa mort.
Elle les avait emportés sans savoir pourquoi.
Un soir, alors qu’elle nettoyait le couloir du service pédiatrique, une infirmière nommée Irina la remarqua assise sur un banc, les yeux fixés sur la photographie qu’elle tenait entre ses doigts.
— Vous avez quelqu’un à la maison ? lui demanda-t-elle doucement.
Tatyana secoua la tête.
— Plus maintenant.
Irina ne posa pas d’autres questions. Elle s’assit simplement à côté d’elle et lui tendit un verre de thé chaud.
Ce geste minuscule fut la première marque de bonté que Tatyana reçut depuis son départ.
Quelques jours plus tard, Irina lui parla d’un orphelinat municipal qui cherchait du personnel pour l’entretien et l’aide quotidienne. Le salaire était modeste, mais les horaires plus réguliers lui permettraient de suivre une formation d’assistante éducative.
— Je ne sais pas si je suis faite pour travailler avec des enfants, avoua Tatyana.
Irina la regarda avec sérieux.
— Personne ne sait immédiatement s’il est fait pour quelque chose. Mais vous les regardez comme des personnes, pas comme des problèmes à résoudre. C’est déjà un bon début.
Tatyana accepta de se présenter à l’entretien.
Elle pensait n’y rester que quelques mois, le temps d’économiser suffisamment pour trouver un meilleur logement. Elle ne savait pas encore que cette décision allait changer sa vie.
La petite fille qui ne demandait rien
L’orphelinat était installé dans un ancien bâtiment aux murs jaunes, à l’écart du centre-ville. Les fenêtres étaient grandes, mais plusieurs cadres avaient besoin d’être réparés. Dans la cour, une balançoire grinçait sous le vent.
Le premier jour, Tatyana découvrit des enfants de tous âges. Certains couraient dans les couloirs en riant. D’autres se disputaient pour un jouet. Quelques-uns restaient seuls, habitués à ne pas attirer l’attention des adultes.
Parmi eux, une fillette de six ans se tenait près d’une bibliothèque.
Elle s’appelait Anya.
Elle avait de grands yeux sombres, des cheveux coupés trop court et une petite cicatrice au menton. Contrairement aux autres enfants, elle ne courait jamais vers les visiteurs. Elle ne demandait pas de cadeaux et ne se plaignait presque jamais.
Lorsqu’une éducatrice lui proposait de participer à une activité, elle répondait toujours :
— Ce n’est pas grave si je ne peux pas.
Tatyana remarqua rapidement cette habitude.
Un après-midi, elle trouva Anya assise sous une table, occupée à recoller les pages d’un livre abîmé avec des morceaux de ruban adhésif.
— Pourquoi es-tu cachée ici ? demanda-t-elle.
La fillette haussa les épaules.
— Je ne suis pas cachée. Je suis juste tranquille.
Tatyana s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.
— Et qu’est-ce que tu répares ?
Anya lui montra le livre. La couverture représentait une maison entourée de fleurs.
— Les autres livres ont une couverture. Celui-là est abîmé. Si je le répare, on pourra encore le lire.
Tatyana sentit sa gorge se serrer.
Elle connaissait trop bien cette manière de justifier sa présence par ce qu’on pouvait réparer, ranger ou rendre utile.
— Tu sais, dit-elle, tu as le droit de lire un livre même si tu ne le répares pas. Tu as aussi le droit de jouer, de rire et de demander de l’aide.
Anya fronça les sourcils.
— Même si je ne suis pas sage ?
— Même si tu fais des erreurs. Tous les enfants en font.
La fillette réfléchit un instant, puis posa une question qui surprit Tatyana.