— Et si je suis sage tout le temps, est-ce qu’une famille me choisira plus vite ?
Tatyana ne trouva pas immédiatement de réponse.
Elle aurait voulu lui promettre qu’une famille viendrait bientôt, qu’elle serait aimée et qu’elle ne connaîtrait plus jamais la solitude. Mais elle savait que les promesses prononcées pour apaiser la douleur pouvaient devenir des blessures supplémentaires lorsqu’elles n’étaient pas tenues.
Elle choisit donc la vérité.
— Je ne sais pas quand une famille viendra, mon cœur. Mais tu n’as pas besoin d’être parfaite pour mériter d’être aimée.
Anya baissa les yeux vers son livre.
— D’accord.
Elle ne sourit pas. Pourtant, le lendemain, lorsque Tatyana entra dans la salle commune, la fillette lui fit une petite place à côté d’elle.
Ce fut le début de leur amitié.
Apprendre à aimer sans remplacer personne
Les mois passèrent.
Tatyana suivit sa formation, obtint un poste d’assistante éducative et s’installa dans un logement un peu plus confortable. Elle apprit à gérer les colères, les cauchemars et les silences des enfants. Elle découvrit que certains avaient besoin d’être rassurés dix fois avant de croire une parole, tandis que d’autres repoussaient les adultes précisément parce qu’ils redoutaient de s’attacher.
Anya, elle, continuait à se tenir à distance.
Elle participait aux activités, faisait ses devoirs et rangeait soigneusement ses affaires. Mais lorsqu’une famille venait rencontrer les enfants, elle se mettait à l’écart.
Un samedi, Tatyana la trouva en train de dessiner une maison.
Elle avait représenté une porte rouge, trois fenêtres et un arbre dans le jardin. À l’intérieur, on distinguait deux personnages : une grande silhouette et une petite.
— Qui habite là ? demanda Tatyana.
Anya posa son crayon.
— Je ne sais pas encore.
— Et pourquoi n’y a-t-il que deux personnes ?
La fillette hésita.
— Parce que si je dessine trop de personnes, elles peuvent partir. Alors, c’est plus facile de ne pas les dessiner.
Tatyana sentit une douleur profonde lui traverser la poitrine.
Elle comprenait cette peur. Elle aussi avait cessé d’imaginer son avenir parce que l’avenir qu’elle avait construit avec Sergey s’était effondré.
Mais elle ne voulait pas faire de son propre chagrin une raison de s’accrocher à cette enfant.
Elle se contenta de lui répondre :
— Tu peux dessiner autant de personnes que tu veux. Même si tu ne sais pas encore qui elles seront.
Anya reprit son crayon et ajouta une troisième fenêtre.
À partir de ce jour, elle commença à chercher Tatyana du regard lorsqu’elle entrait dans une pièce. Elle lui racontait parfois une histoire entendue à l’école, lui montrait ses dessins et lui demandait de lire le même livre plusieurs fois.
Tatyana s’attachait à elle, mais elle restait prudente. Elle savait qu’être une éducatrice et devenir une mère étaient deux choses différentes. Elle ne voulait pas confondre son désir d’aimer avec le besoin de réparer sa propre vie.
Un soir, elle demanda conseil à la directrice de l’orphelinat.
— Je crois que je voudrais adopter un enfant un jour, confia-t-elle. Mais je ne veux pas prendre cette décision parce que je souffre de ne pas avoir pu en porter un.
La directrice l’écouta attentivement.
— C’est une question importante. L’adoption ne doit pas servir à combler un vide à tout prix. Un enfant a besoin d’un parent qui puisse l’aimer pour ce qu’il est, avec son histoire, ses peurs et ses besoins. Pas pour ce qu’il représente.
Tatyana hocha la tête.
— C’est justement ce que j’essaie de comprendre.
— Alors prenez votre temps. Vous n’avez pas besoin de décider aujourd’hui.
Tatyana suivit les démarches nécessaires, se renseigna sur les conditions d’adoption et commença à préparer un dossier. Elle voulait être certaine de pouvoir offrir à un enfant un foyer stable, et non simplement une présence affectueuse pendant ses heures de travail.
Pendant ce temps, Anya atteignit sept ans.
Deux familles vinrent la rencontrer. La première cherchait un enfant très jeune et renonça en découvrant son âge. La seconde avait déjà choisi un autre enfant avant même la fin des visites.
Anya ne pleura pas devant les éducatrices.
Mais, le soir de la deuxième visite, elle demanda à Tatyana :
— Est-ce que je suis trop grande pour qu’on me choisisse ?
Tatyana s’assit près d’elle.
— Non. Tu n’es pas trop grande. Et tu n’as pas à devenir quelqu’un d’autre pour être aimée.
— Alors, pourquoi personne ne me choisit ?
La question resta suspendue entre elles.
Tatyana ne mentit pas. Elle ne lui dit pas que tout arrivait pour une bonne raison. Elle lui expliqua que les adultes avaient parfois des attentes étroites, qu’ils prenaient des décisions pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la valeur d’un enfant.
Puis elle ajouta :