— Tu veux vraiment que je vienne chez toi ? demanda-t-elle enfin.

— Oui, répondit Tatyana. Si les démarches aboutissent et si nous pouvons construire cela ensemble.

— Même si je fais des cauchemars ?

— Même si tu fais des cauchemars.

— Même si je suis en colère ?

— Même si tu es en colère.

Anya fixa le sol.

— Et si tu changes d’avis ?

Tatyana sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle ne la prit pas dans ses bras sans lui demander la permission.

— Je ne peux pas te promettre que la vie sera toujours facile. Je peux te promettre que je prendrai cette décision au sérieux et que je ne te demanderai jamais d’être parfaite pour mériter mon amour.

Anya s’approcha lentement et glissa sa main dans celle de Tatyana.

— Alors, je voudrais essayer.

La maison aux fenêtres ouvertes

Les démarches prirent plusieurs mois.

Il y eut des visites, des entretiens et des documents à remplir. Tatyana dut démontrer qu’elle pouvait offrir à Anya un environnement stable, un budget adapté et un soutien suffisant pour l’accompagner dans les difficultés liées à son passé.

Elle ne considéra jamais ces étapes comme de simples formalités. Elle savait qu’elles existaient pour protéger l’enfant et s’assurer que son projet était solide.

Pendant ce temps, elle aménagea sa chambre. Elle choisit des rideaux jaunes, installa une petite bibliothèque et posa sur la table un pot de crayons de couleur. Elle acheta également une veilleuse en forme de lune, car Anya avait peur du noir.

Elle ne décora pas toute la chambre à l’avance. Elle voulait que la fillette puisse choisir une partie des couleurs, des livres et des objets qui l’entoureraient.

Lorsque l’autorisation définitive fut accordée, Tatyana se rendit à l’orphelinat un matin de printemps.

Anya attendait près de la porte, sa petite valise posée à ses pieds. Elle avait emporté deux livres, quelques vêtements, son dessin de la maison et le vieux lapin en peluche qu’elle gardait depuis des années.

— C’est tout ? demanda Tatyana doucement.

Anya acquiesça.

— Je n’ai pas beaucoup de choses.

Tatyana s’accroupit devant elle.

— Tu n’as pas besoin d’avoir beaucoup de choses pour avoir une place chez moi.

La fillette la regarda longuement.

— Je peux vraiment t’appeler maman ?

Tatyana eut du mal à répondre. Elle pensa à sa mère, à ses chaussons tricotés, à la maison du village et aux années pendant lesquelles elle avait cru que son existence avait échoué parce qu’elle ne pouvait pas donner naissance à un enfant.

— Si tu en as envie, oui, dit-elle enfin.

Anya fit un pas vers elle.

— Maman.

Ce mot, prononcé presque en chuchotant, fit céder quelque chose dans le cœur de Tatyana.

Elle ouvrit les bras et Anya s’y blottit.

Aucune musique ne se mit à jouer. Le passé de l’enfant ne disparut pas. Tatyana ne devint pas instantanément une mère parfaite, et Anya ne cessa pas d’avoir peur de perdre les gens qu’elle aimait.

Les premières semaines furent même difficiles.

Anya cachait du pain dans son tiroir, se réveillait en pleine nuit pour vérifier que Tatyana était toujours dans la maison et se mettait parfois en colère lorsque les règles changeaient. Un jour, après une dispute à propos des devoirs, elle lança qu’elle préférait retourner à l’orphelinat plutôt que de rester avec une mère qui lui disait non.

Tatyana fut blessée, mais elle se souvint que cette colère cachait souvent une peur plus profonde.

Elle ne retira pas la règle. Elle s’assit simplement près de sa fille et lui expliqua qu’elle pouvait être en colère sans perdre sa place dans la famille.

Peu à peu, les nuits devinrent plus paisibles. Anya apprit qu’elle pouvait demander une seconde portion sans la cacher, qu’elle pouvait pleurer sans être punie et qu’un désaccord ne signifiait pas nécessairement un abandon.

Un dimanche, plusieurs mois après son arrivée, Tatyana trouva le dessin de la maison posé sur la table.

Anya avait ajouté un arbre, un chat et deux nouvelles silhouettes. L’une était petite, l’autre plus grande. Toutes deux se tenaient devant la porte rouge.

— Tu as terminé ton dessin ? demanda Tatyana.

Anya secoua la tête.

— Non. Il manque encore des choses.

— Lesquelles ?

La fillette réfléchit.

— Je ne sais pas. Peut-être une balançoire. Ou un jardin avec des fraises.

Tatyana sourit.

— Nous pourrons en discuter.

Anya ajouta une petite fenêtre au deuxième étage, puis leva les yeux.

— Maman, tu sais ce que je préfère dans cette maison ?

— Quoi donc ?

— Il y a toujours de la lumière quand je rentre.

Tatyana s’assit près d’elle et regarda le dessin.