Thomas eut un mouvement de recul.

— Élise n’a jamais demandé le moindre pouvoir.

— Pas encore !

L’avocate intervint.

— Monsieur Delmas, nous allons nous en tenir aux faits. Avez-vous contacté le notaire de votre frère ?

Antoine hésita.

— J’ai appelé son cabinet pour connaître les grandes lignes de la procédure. Je ne me suis pas fait passer pour Thomas.

— Pourquoi ne pas lui avoir demandé directement ?

— Parce qu’il ne m’aurait rien dit.

Thomas resta silencieux quelques secondes.

— Tu as donc décidé que tu avais le droit de contourner ma volonté parce que tu pensais mieux savoir ce qui était bon pour moi.

— Je suis ton frère !

— Justement. Je pensais pouvoir compter sur toi pour me parler franchement.

Antoine serra les poings.

Puis il finit par avouer qu’il avait consulté un conseiller extérieur au sujet de la direction de Delmas Construction. Il espérait prendre davantage de responsabilités si Thomas devait réduire son activité.

Il n’avait pas encore été démontré qu’il avait falsifié un document ou commis une infraction. Mais son comportement avait suffisamment ébranlé la confiance de Thomas pour que celui-ci décide de faire vérifier toutes les démarches concernées.

— Je ne vais pas te déshériter pour une dispute, dit Thomas. Mais je ne te laisserai pas non plus décider de ma vie sous prétexte que tu portes le même nom que moi.

Antoine se leva.

— Et si cette fille est réellement liée à notre famille ?

Thomas répondit :

— Alors nous découvrirons la vérité. Mais elle n’aura pas à se justifier d’avoir grandi dans un foyer.

Antoine quitta le bureau sans serrer la main de son frère.

Cette fois, Thomas ne le rappela pas.

La réponse dans les archives

Trois mois plus tard, les démarches entreprises avec les services compétents permirent à Élise d’accéder à des éléments de son dossier d’enfance.

Plusieurs documents indiquaient que sa mère avait entretenu une relation avec Laurent Delmas avant la naissance d’Élise. Une correspondance ancienne mentionnait aussi l’existence d’un enfant dont il n’avait pas pu établir la filiation.

Cependant, aucun de ces documents ne suffisait à établir avec certitude un lien biologique.

Élise ne voulait pas que son histoire dépende d’une ressemblance, d’une lettre ou d’une supposition.

Elle consulta un professionnel pour connaître les démarches possibles afin d’établir sa filiation, dans le respect des règles applicables et des droits de chacun.

Thomas l’accompagna lorsqu’elle lui demanda de venir.

Dans le couloir, il lui dit :

— Quelle que soit la réponse, tu resteras la fille qui m’a appris à dessiner des maisons avec des fenêtres partout.

Élise sourit.

— Et toi, tu resteras le garçon qui se mettait devant les autres quand ils m’embêtaient.

Ils se regardèrent.

Il n’y avait plus besoin de prétendre qu’ils étaient restés les mêmes enfants. Ils avaient grandi, traversé des difficultés différentes et construit leur vie chacun de leur côté.

Mais quelque chose avait survécu aux dix-huit années de séparation.

Pas une dette.

Pas un héritage.

Un lien.

Quelques semaines plus tard, les résultats d’une analyse génétique réalisée dans un cadre approprié confirmèrent que Laurent Delmas était bien le père biologique d’Élise.

Thomas reçut la nouvelle avec une émotion qu’il ne chercha pas à dissimuler.

— Alors tu es vraiment ma sœur.

Élise prit le temps de répondre.

— Oui. Mais je ne veux pas que cela change la façon dont tu me traites. Je ne suis pas devenue plus digne de respect aujourd’hui qu’au jour où je t’ai rendu ton portefeuille.

Thomas sourit à travers ses larmes.

— Tu as raison.

Pour lui, la nouvelle bouleversait aussi le souvenir de son père adoptif. Laurent avait été un homme généreux, mais il avait gardé un secret dont les conséquences s’étendaient désormais à toute la famille.

Thomas ne voulait pas le condamner sans comprendre les circonstances de l’époque. Il voulait savoir ce qui s’était passé, pourquoi Laurent n’avait pas reconnu Élise et ce que Sophie avait choisi de lui dire ou de lui cacher.

Les réponses ne viendraient pas toutes immédiatement.

Mais Élise n’était plus seule à chercher.

Le dernier déjeuner chez Claire

Un dimanche, Claire invita ses deux fils et Élise à déjeuner.

Cette fois, elle avait dressé la table sans cérémonie excessive. Il n’y avait ni dossier posé au milieu du repas ni remarque sur l’origine sociale de ses invités.

Avant de servir le plat principal, elle demanda à parler.

— Élise, je te dois des excuses.

La jeune femme posa ses couverts.

Claire poursuivit :

— Je t’ai jugée sur ton apparence, ton métier et ton enfance. J’ai laissé Antoine exposer des informations personnelles sur toi sans intervenir. J’ai parlé de sang et d’éducation comme si ces choses déterminaient la valeur d’une personne.

Elle baissa les yeux.