Élodie tourna lentement la tête vers lui.

— Vous voulez dire que…?

Julien acquiesça, les yeux fixés sur les lumières de Lyon.

— Je n’ai jamais réussi à laisser quelqu’un s’approcher suffisamment. J’ai eu des occasions, des femmes qui m’ont aimé, peut-être. Mais dès que les choses devenaient sérieuses, je trouvais une raison de partir. Je prétendais que le travail était trop prenant, que le moment n’était pas bon. En réalité, je paniquais.

Il eut un rire sans joie.

— À force, j’ai fini par organiser ma vie pour ne plus jamais avoir à prendre ce risque. Et ce soir, j’ai fait quelque chose dont je ne suis pas fier : j’ai essayé d’acheter une présence humaine parce que je ne savais plus comment la demander.

Élodie retira doucement sa main de la sienne.

Julien se raidit aussitôt.

— Je comprends, dit-il. Vous pouvez partir. Je vous ferai raccompagner.

— Ce n’est pas pour ça que j’ai retiré ma main.

Elle inspira profondément.

— C’est parce que vous venez de me raconter quelque chose de très personnel, et je ne sais pas encore ce que vous attendez de moi.

— Rien.

Il répondit trop vite, puis se reprit.

— Enfin… j’aimerais que vous restiez un peu. Mais ce désir est le mien. Il ne vous oblige à rien.

Élodie le regarda longuement. Elle avait connu des hommes qui promettaient la lune pour obtenir quelques minutes. Julien, lui, semblait prêt à la laisser partir précisément parce qu’il avait peur qu’elle se sente prisonnière.

— Alors, faisons une chose, dit-elle. Pour le reste de la nuit, nous ne parlons ni d’argent ni de ce que vous pensez me devoir.

— D’accord.

— Vous me racontez une chose que vous aimez vraiment. Pas une chose qui vous rend respectable. Pas une chose qui impressionne les gens. Une chose que vous aimez.

Julien resta silencieux si longtemps qu’elle crut qu’il ne répondrait pas.

Puis il se leva et disparut dans une pièce voisine.

Il revint avec une boîte en carton un peu abîmée. À l’intérieur se trouvaient des dizaines de petits trains miniatures, soigneusement rangés.

— Ma mère collectionnait les trains, expliqua-t-il. Quand j’étais petit, nous passions des heures à construire des circuits sur le tapis du salon. Après sa mort, mon père a tout fait ranger. Il disait que ces choses étaient inutiles.

Il prit une petite locomotive rouge entre ses doigts.

— J’ai conservé celle-ci. Je ne sais même pas pourquoi.

— Parce qu’elle vous rappelle quelqu’un que vous aimiez.

Julien baissa les yeux.

— Oui.

Pour la première fois de la soirée, son sourire ne semblait pas forcé.

Ils passèrent près d’une heure à examiner les locomotives, à parler de souvenirs d’enfance et à rire lorsque Julien avoua qu’il avait cassé un train de collection à huit ans en essayant de le faire rouler dans l’escalier.

À l’aube, Élodie s’endormit sur le canapé, épuisée.

Julien posa une couverture sur elle, puis s’installa dans un fauteuil, à l’autre bout de la pièce.

Il ne la toucha pas.

Et lorsqu’elle se réveilla quelques heures plus tard, il était déjà dans la cuisine, en train de préparer du café.

Sur la table l’attendait une enveloppe contenant le contrat signé la veille, une copie du virement et un document attestant qu’elle était libre de partir sans aucune obligation supplémentaire.

— Je ne veux pas que vous vous sentiez redevable, expliqua-t-il. L’argent vous appartient. Vous avez accepté une proposition, vous avez passé la nuit ici, et nous nous sommes tenus à ce que nous avions convenu.

Élodie prit l’enveloppe.

— Vous savez, monsieur Morel, vous pourriez simplement inviter quelqu’un à dîner, la prochaine fois.

Il eut un petit rire.

— J’ignore si quelqu’un accepterait.

— Vous seriez surpris de ce que les gens acceptent quand on leur parle honnêtement.

Elle partit ce matin-là sans se retourner.

Mais, dans la voiture qui la ramenait chez elle, elle se surprit à penser à la locomotive rouge.

Elle ne savait pas encore si elle reverrait Julien.

Elle savait seulement qu’elle n’avait pas eu peur de lui.

Et, pour un homme qui avait passé vingt-deux ans à construire sa vie autour de cette peur, c’était déjà immense.

Le rendez-vous qui n’était pas prévu

Les semaines suivantes furent presque irréelles pour Élodie.

Le virement avait permis de régler les loyers en retard, d’acheter de quoi remplir le réfrigérateur et de donner à sa mère une marge de sécurité. Avec l’aide d’une assistante sociale et de l’équipe médicale de Nathalie, elle put également réexaminer les possibilités de prise en charge adaptées à sa situation, sans devoir décider dans la panique.

Mathis retrouva son enthousiasme pour le football.

Le premier soir où il retourna à l’entraînement, il courut dans l’appartement avec son sac sur le dos.