À la place, il appela son avocat et lui demanda de lui transmettre une copie complète des documents relatifs à ses anciennes fiançailles.

Puis il retourna dans la maison où il avait grandi.

Son père, Henri Morel, vivait toujours dans la grande demeure familiale à l’ouest de Lyon. Ils ne se voyaient presque plus depuis des années.

Henri l’accueillit dans son bureau, derrière une imposante table en bois.

— Qu’est-ce qui t’amène ?

Julien posa une chemise sur la table.

— Camille a raconté à Élodie que je lui avais proposé de l’argent pour m’épouser.

Henri parcourut les documents.

— C’est exact.

Julien serra les mâchoires.

— Tu savais qu’elle le lui dirait un jour ?

— Je savais que cette histoire finirait par ressortir.

— Et tu ne m’as jamais dit que tu avais conservé une copie de cet accord.

Henri releva les yeux.

— Tu avais vingt-cinq ans. Tu étais incapable de faire confiance à qui que ce soit. Tu m’as demandé comment éviter de souffrir, et je t’ai donné une solution que je jugeais raisonnable.

— Tu m’as appris à transformer mes sentiments en contrats.

— Je t’ai appris à protéger ce que tu possédais.

Julien eut un rire amer.

— C’est précisément le problème. Tu m’as appris à protéger tout ce que je possédais, mais jamais à aimer quelqu’un sans essayer de le garder sous contrôle.

Pour la première fois, Henri ne trouva pas de réponse immédiate.

Julien reprit les documents.

— Élodie ne me doit rien. Pas parce qu’elle a reçu de l’argent, pas parce que je l’aime, pas parce que j’ai changé. Si elle ne revient jamais, je devrai accepter que ce soit la conséquence de mes choix.

— Tu vas laisser partir une femme que tu aimes sans te battre ?

— Je vais me battre contre ce qui m’a rendu incapable de l’aimer correctement. Ce n’est pas la même chose que me battre contre sa décision.

Il quitta la maison sans attendre de réponse.

Dans les semaines suivantes, Julien entreprit un travail qu’il avait évité toute sa vie. Il commença une thérapie, non pour convaincre Élodie de revenir, mais pour comprendre pourquoi il avait toujours préféré les arrangements contrôlables aux relations incertaines.

Il examina aussi ses anciennes fiançailles.

Les documents confirmaient qu’il avait bien proposé à Camille une compensation financière en échange d’un mariage de convenance, destiné à rassurer leurs familles et à maintenir certaines alliances professionnelles. Il avait ensuite découvert sa liaison avec un associé et mis fin aux fiançailles.

Camille avait donc dit vrai sur le contrat.

Mais elle avait omis un détail important : c’était elle qui, après la rupture, avait tenté de faire appliquer certaines clauses de l’accord pour obtenir des avantages financiers supplémentaires. Julien avait refusé, et les deux familles avaient réglé leur différend discrètement.

Il ne révéla pas ces éléments pour salir Camille. Il n’avait pas besoin de transformer son ancienne fiancée en monstre pour reconnaître sa propre faute.

Il avait proposé un mariage sans amour parce qu’il ne savait pas comment vivre avec l’incertitude d’un amour véritable.

Et, des années plus tard, il avait reproduit le même mécanisme avec Élodie, même si ses sentiments avaient fini par changer.

La vérité la plus douloureuse était celle-là.

Il n’avait pas commencé leur histoire en l’aimant.

Il avait commencé en achetant une nuit de compagnie.

Ce qu’il avait construit ensuite était devenu réel, mais il ne pouvait pas exiger qu’Élodie considère ce commencement comme insignifiant.

Une lettre, sans prix ni promesse

Un mois après la réception, Élodie reçut une enveloppe à son nom.

À l’intérieur, il n’y avait ni chèque ni cadeau.

Seulement une lettre manuscrite.

Élodie,

Je ne vais pas te demander de me pardonner. Je ne vais pas non plus te dire que Camille a menti, parce qu’elle n’a pas menti sur l’essentiel.

J’ai réellement proposé un mariage de convenance à mon ancienne fiancée. À l’époque, je croyais qu’un accord pouvait remplacer la confiance. Lorsque j’ai commencé à avoir peur de perdre quelqu’un, j’ai cherché un moyen de rendre cette perte impossible.

Quand je t’ai rencontrée, j’ai fait la même chose. J’ai utilisé mon argent pour m’assurer que quelqu’un resterait près de moi. Je me suis raconté que je ne demandais rien, mais je cherchais tout de même à contrôler les conditions de notre rencontre.

Puis j’ai appris à te connaître. J’ai aimé ton humour, ta patience avec Mathis, la manière dont tu parles à ta mère même lorsque tu es épuisée. J’ai aimé tes silences et tes désaccords, parce qu’ils venaient de toi, pas d’un rôle que je t’avais payé pour jouer.

Mais mes sentiments ne changent pas le fait que je t’ai caché quelque chose qui aurait pu modifier ta décision.