Camille aurait pu partir. Une partie d’elle lui criait de prendre Zoé, de récupérer son sac et de quitter cette maison avant que Julien ne trouve un moyen de détruire sa réputation.
Elle avait déjà connu la précarité. Elle savait ce que signifiait perdre un emploi sans avoir d’économies, devoir choisir entre le loyer et les courses, sourire devant sa fille quand elle-même avait envie de pleurer.
Mais elle regarda Nicolas.
Il ne semblait pas seulement en colère. Il avait le visage d’un homme qui venait de comprendre que la dernière personne à laquelle il avait commencé à faire confiance risquait, elle aussi, de disparaître.
— Monsieur Delcourt, dit-elle doucement, je ne veux pas vous attirer davantage d’ennuis.
Nicolas tourna vers elle un regard fatigué.
— Vous ne m’attirez aucun ennui, Camille. C’est mon frère qui les apporte.
Julien éclata de rire.
— C’est touchant. Vous vous connaissez depuis quelques jours et vous voilà déjà à vous défendre mutuellement. Le conseil va adorer.
Il rangea son téléphone.
— Demain, tu signeras les documents, Nicolas. Sinon, je demanderai une évaluation de ta capacité à gérer tes affaires. Et quand le conseil aura compris que tu n’es plus en mesure de prendre des décisions rationnelles, je prendrai les mesures nécessaires pour protéger le groupe.
— Tu veux protéger le groupe ou le vendre ? demanda Nicolas.
Le sourire de Julien se figea.
Pendant une fraction de seconde, son regard trahit quelque chose que Nicolas connaissait bien : la peur d’avoir été percé à jour.
Puis il se tourna vers Camille.
— Quant à vous, je vous conseille de réfléchir à votre avenir. Une employée qui franchit les limites professionnelles pour se rapprocher de son patron ne fait pas long feu dans une entreprise sérieuse.
Il sortit en refermant la porte derrière lui.
Zoé se réveilla, frotta ses yeux et regarda Nicolas.
— Pourquoi le monsieur était méchant ?
Camille s’agenouilla près d’elle.
— Il est en colère, ma puce. Mais ce n’est pas à toi de régler les problèmes des adultes.
La petite réfléchit quelques secondes, puis prit son carnet de dessins.
— Alors, je vais dessiner quelque chose de gentil pour Nico.
Camille l’embrassa sur le front. Elle ignorait encore que ce carnet deviendrait bientôt la pièce la plus importante de toute cette affaire.
Le dessin derrière la porte
Le lendemain matin, la maison semblait étrangement calme.
Madame Besson avait reçu l’ordre de préparer plusieurs pièces pour une réunion exceptionnelle du conseil d’administration. Deux assistants de Julien étaient arrivés avec des dossiers, des ordinateurs et des boîtes d’archives.
Camille faisait le ménage dans le couloir menant au bureau privé de Nicolas lorsque Zoé, assise à la petite table de la salle du personnel, leva brusquement la tête.
— Maman, le monsieur d’hier est revenu.
Camille posa son chiffon.
— Quel monsieur ?
— Celui qui dit que Nico doit partir.
La petite parlait sérieusement. Elle avait entendu des voix dans le couloir et reconnu celle de Julien.
— Reste ici, mon cœur. Ne bouge pas.
Mais Zoé avait déjà aperçu une porte entrouverte au bout du couloir. Elle ne s’approcha pas. Elle resta derrière un grand meuble, à l’endroit où personne ne pouvait la voir facilement.
À l’intérieur du bureau, Julien discutait avec un homme que Zoé ne connaissait pas.
— Le projet de cession doit être finalisé avant la prochaine réunion, disait Julien. L’acquéreur ne veut pas attendre trois mois supplémentaires.
— Et Nicolas ? demanda l’inconnu.
— Il signera si nous lui présentons les documents correctement. Sinon, nous ferons établir une évaluation indépendante de son aptitude à exercer ses fonctions. Je dispose déjà d’un rapport médical que je compte soumettre au conseil.
— Ce rapport ne dit pas qu’il est incapable de décider.
— Il n’a pas besoin de le dire explicitement. Il suffit que les administrateurs s’inquiètent.
L’homme marqua une pause.
— Et l’employée ?
Julien eut un petit rire.
— Camille Martin ? Elle est parfaite pour notre histoire. Une mère seule, un enfant dans la maison, des visites quotidiennes auprès d’un homme vulnérable. Je présenterai les photographies comme des indices d’une relation inappropriée. Je laisserai entendre qu’elle cherche à obtenir des avantages financiers.
— Et si elle conteste ?
— Elle n’a ni les moyens ni les relations nécessaires pour nous affronter.
Il tourna une page.
— Une fois Nicolas écarté, nous pourrons céder les actifs prévus. Quant à lui, une clinique spécialisée pourra l’accueillir pendant la transition. La famille expliquera qu’il a besoin de repos et de soins.
— Il faudra son accord, ou une base légale solide, répondit l’homme.
— Nous trouverons une solution.
Un silence suivit.
Puis Julien ajouta :