— Si Camille devient un problème, je ferai en sorte qu’on examine sa situation familiale. Une mère qui perd son emploi et se retrouve sans logement peut vite être présentée comme incapable d’offrir un environnement stable à son enfant.
Zoé ne comprenait pas tous les mots. Elle ne savait pas ce qu’était une cession d’actifs, une évaluation médicale ou une aptitude à exercer des fonctions.
Mais elle comprenait une chose : cet homme voulait faire partir Nicolas, et il voulait que sa maman soit accusée.
Elle recula doucement, retourna à la salle du personnel et ouvrit son carnet.
Avec ses crayons, elle dessina une grande maison. Dans la maison, elle représenta Nicolas dans son lit, Julien devant une table, un camion qui emportait des boîtes et une petite porte barrée par une croix rouge.
Au-dessus, elle écrivit à sa manière :
« Julien veut vendre la maison de Nico. Après, Nico doit partir dans une autre maison. Et maman aura des problèmes. »
Puis elle ajouta trois personnages devant une porte.
L’un tenait une feuille. Un autre portait une boîte. Le dernier avait une grande bouche ouverte.
Elle ne connaissait pas les mots exacts. Mais elle avait retenu l’essentiel.
Lorsque Camille revint, Zoé lui tendit son dessin.
— Maman, Julien prépare quelque chose de méchant.
Camille sentit son cœur s’arrêter un instant.
— Qu’est-ce que tu veux dire, ma chérie ?
— Je l’ai entendu parler avec un monsieur. Il veut vendre les choses de Nico et l’envoyer ailleurs. Et il a dit que tu aurais des problèmes.
Camille s’accroupit devant elle.
— Tu as entendu cela toute seule ?
Zoé hocha la tête.
— Je n’ai pas touché aux choses. J’ai juste écouté parce que j’avais peur.
Camille la prit dans ses bras.
— Tu as bien fait de me le dire. Mais la prochaine fois, tu t’éloignes si tu entends des adultes parler de choses qui te font peur. Tu n’as pas besoin de te cacher pour nous protéger.
Elle contempla le dessin.
Ce n’était pas une preuve suffisante pour accuser Julien. Une enfant de trois ans pouvait mal comprendre des paroles d’adultes. Pourtant, les détails concordaient avec ce que Julien avait déjà annoncé à Nicolas.
Camille prit une photo du dessin, puis le rangea dans le carnet sans rien modifier.
Elle ne savait pas encore à qui en parler. Mais elle savait qu’elle ne devait pas agir seule.
Nicolas refuse de signer
À neuf heures, Nicolas était installé dans son bureau, en fauteuil roulant, devant une pile de documents.
Julien se tenait près de la fenêtre. Deux membres du conseil d’administration participaient à la réunion, ainsi qu’un juriste du groupe.
— Il s’agit d’une délégation temporaire de pouvoirs, expliqua Julien. Tu gardes ton titre. Je prends simplement en charge les décisions urgentes.
Nicolas parcourut les premières pages.
Le texte semblait raisonnable au premier regard. Mais certaines clauses permettaient au délégataire de négocier des ventes d’actifs et de modifier plusieurs mandats bancaires sans demander une nouvelle autorisation.
— Pourquoi cette clause ? demanda Nicolas.
Julien se pencha sur le document.
— C’est une formule standard.
— Non. Elle autorise des opérations qui n’ont rien à voir avec une délégation temporaire.
— Tu ne peux pas continuer à examiner chaque ligne pendant des heures. Tu es épuisé, Nicolas.
— Je suis malade. Je ne suis pas incapable de lire.
L’un des administrateurs intervint prudemment.
— Nous devons effectivement nous assurer que les pouvoirs envisagés sont proportionnés aux besoins du groupe.
Julien changea de ton.
— Personne ne remet en cause les compétences de Nicolas. Nous cherchons une solution pratique.
— Alors pourquoi ne pas prévoir des contrôles indépendants, des limites de montant et une durée précise ? demanda Nicolas.
Julien serra les lèvres.
— Parce que nous n’avons pas le temps de réécrire chaque document.
Nicolas repoussa le dossier.
— Dans ce cas, nous n’avons pas le temps de le signer.
La réunion fut suspendue.
Lorsque les administrateurs sortirent, Julien resta seul avec son frère.
— Tu fais une erreur monumentale.
— Peut-être. Mais je ne signerai pas un document que je ne comprends pas.
— Tu crois que Camille va t’aider ? Elle sera partie dans quelques semaines. Les gens comme elle ne restent pas quand la situation devient compliquée.
Nicolas leva les yeux.
— C’est ce que tu t’es raconté pour justifier le départ d’Élodie ?
Le visage de Julien se durcit.
— Ne parle pas d’elle.
— Pourquoi ? Parce que je sais que vous étiez ensemble avant même que tu me demandes de te confier la direction du groupe ?
Julien se redressa.
— Tu ne sais rien de ce qui s’est passé entre nous.