La petite lui tendit le dessin.
— Tu peux le garder. Mais tu ne dois pas le perdre.
Il le posa près de son ordinateur.
Ce dessin ne résolvait rien. Il ne prouvait pas les intentions de Julien. Mais il lui rappelait ce qu’il risquait de perdre s’il laissait la peur prendre toutes les décisions à sa place.
Il commença à travailler avec son équipe médicale sur une organisation plus adaptée. Ses journées furent divisées en plages plus courtes. Les réunions importantes furent préparées à l’avance. Il délégua certaines tâches opérationnelles sans abandonner ses droits de dirigeant.
Il accepta aussi de parler à un psychologue spécialisé dans l’accompagnement des personnes confrontées à une maladie chronique.
Au début, il avait détesté cette idée.
— Je ne suis pas fou, avait-il lancé à son médecin.
— Je ne vous ai pas dit que vous l’étiez, avait répondu celui-ci. Vous vivez une épreuve qui affecte votre corps, votre travail, vos relations et votre identité. Vous avez le droit d’être accompagné pour la traverser.
Nicolas finit par accepter.
Les séances ne firent pas disparaître sa sclérose en plaques. Elles lui permirent cependant de mieux distinguer la colère, la peur et la fatigue, et de ne plus considérer chaque aide comme une humiliation.
Il recommença à sortir dans le jardin.
Parfois, Zoé l’accompagnait, marchant à côté de son fauteuil en lui racontant des histoires interminables sur des lapins qui dirigeaient des hôtels.
— Et le lapin, il faisait quoi quand il était malade ? demanda Nicolas un jour.
— Il demandait de l’aide aux autres lapins.
— Même s’il était le patron de l’hôtel ?
— Surtout s’il était le patron. Sinon, qui allait vérifier les chambres ?
Nicolas éclata de rire.
Camille, qui les observait depuis la terrasse, sentit ses yeux se remplir de larmes. Ce n’était pas une guérison miraculeuse. C’était simplement un homme qui recommençait à habiter sa propre vie.
La réunion décisive
Un mois après la première confrontation, le conseil d’administration se réunit de nouveau.
Julien arriva avec un dossier volumineux et une présentation préparée par ses équipes. Il demanda que Nicolas soit écarté temporairement de ses fonctions exécutives et qu’une délégation étendue lui soit accordée.
— Il s’agit d’une mesure de prudence, déclara-t-il. Personne ne souhaite remettre en cause sa valeur personnelle. Mais le groupe ne peut pas rester dans l’incertitude.
Nicolas était présent, accompagné de Me Perrin. Il avait demandé qu’une évaluation médicale indépendante soit prise en compte, dans le respect de sa vie privée.
Le médecin n’avait pas conclu à une incapacité générale. Il avait décrit les difficultés fonctionnelles de Nicolas, les fluctuations possibles de sa fatigue et les adaptations qui pouvaient lui permettre de poursuivre certaines responsabilités.
Le rapport ne disait pas qu’il pouvait tout faire sans aide. Il ne disait pas non plus qu’il était incapable de décider.
Me Perrin prit la parole.
— Nous ne demandons pas au conseil de faire comme si la maladie n’existait pas. Nous demandons que les décisions reposent sur des éléments objectifs, sur les compétences réellement nécessaires à chaque fonction et sur des mesures proportionnées.
Il présenta ensuite les premières conclusions de l’audit.
Plusieurs paiements restaient sans justificatifs suffisants. Des contrats de transition avaient été préparés avant que le conseil ne se prononce. Certaines opérations de cession prévues nécessitaient des explications complémentaires.
Julien contesta les interprétations et affirma que les documents avaient été établis dans le cadre de son travail de directeur financier.
Les administrateurs lui demandèrent de fournir des justificatifs supplémentaires et décidèrent de ne pas accorder immédiatement la délégation étendue qu’il sollicitait. Ils mirent en place une supervision renforcée des opérations sensibles et chargèrent un comité indépendant d’examiner les propositions de cession.
Nicolas ne fut pas déclaré invulnérable. Il ne retrouva pas non plus instantanément toutes ses responsabilités antérieures.
Mais le conseil refusa de considérer sa maladie comme une preuve automatique d’inaptitude.
À la fin de la réunion, Julien s’approcha de lui.
— Tu crois avoir gagné ?
Nicolas le regarda calmement.
— Je ne cherche pas à gagner contre toi. Je cherche à empêcher que le groupe soit vendu sur la base de décisions que personne n’a vérifiées.
— Tu détruis notre famille.
— Non. Je refuse simplement que le mot « famille » serve à m’empêcher de poser des questions.
Julien serra les poings, puis s’éloigna.
Pour la première fois, il ne trouva aucune réponse assez convaincante pour faire taire son frère.
Ce que Nicolas choisit de sauver
Les mois suivants furent difficiles.
L’audit se poursuivit. Certaines opérations furent annulées, d’autres renégociées. Les responsabilités de chacun restèrent à établir, et plusieurs éléments furent transmis aux professionnels compétents pour déterminer s’ils justifiaient des démarches supplémentaires.