— Que signifie exactement cette prestation ? demanda-t-il au responsable administratif.
Personne ne sut répondre avec précision.
L’avocat demanda les contrats, les échanges de courriels et les justificatifs de paiement correspondants.
Parmi les documents retrouvés figurait une proposition commerciale d’un établissement privé proposant des séjours de repos et de réadaptation. Le document ne démontrait pas que Nicolas y serait envoyé contre son gré, mais il avait été transmis à Julien dans le cadre d’un dossier intitulé « scénario de transition du dirigeant ».
Nicolas le lut deux fois.
— Il préparait déjà mon départ.
— C’est une hypothèse que nous devons vérifier, répondit Me Perrin. Ce document montre qu’un scénario a été étudié. Il ne suffit pas à prouver ce que votre frère comptait réellement faire.
— Et s’il voulait simplement me faire peur ?
— Alors les autres pièces nous aideront à le déterminer. Nous ne devons pas confondre une possibilité inquiétante avec un fait établi.
Nicolas posa le dossier.
Il avait passé des mois à imaginer que tout le monde attendait sa mort. Il ne voulait pas laisser cette peur le conduire à voir un complot dans chaque document.
Mais il ne voulait plus non plus ignorer les signaux d’alerte.
Il demanda que les accès aux comptes soient contrôlés, que les décisions de vente soient suspendues jusqu’à la fin des vérifications et que le conseil soit informé des éléments suffisamment documentés.
Il exigea également que les soins dont il avait besoin soient décidés avec son équipe médicale, en fonction de son état et de ses souhaits, et non comme un outil de négociation commerciale.
Pour la première fois, sa maladie ne dictait plus seule l’ordre du jour de ses journées.
Il reprenait la parole.
Julien contre-attaque
Julien comprit rapidement que Nicolas ne signerait pas.
Il convoqua plusieurs cadres et leur expliqua que son frère traversait une période de grande fragilité émotionnelle. Il évoqua les visites quotidiennes de Camille, la présence de Zoé dans la maison et les risques d’une relation trop personnelle entre une employée et son employeur.
Il ne prononça aucune accusation directe. Il posa simplement des questions, laissant les autres tirer leurs propres conclusions.
Puis il fit circuler une photographie prise la veille : Zoé endormie près de Nicolas, Camille assise à côté d’eux.
La photo ne montrait rien d’inapproprié. Mais le commentaire qui l’accompagnait suggérait que Nicolas n’était plus capable de distinguer ses intérêts personnels de ses responsabilités professionnelles.
Lorsque Me Perrin en eut connaissance, il demanda que les circonstances de la prise de vue soient documentées et que le conseil soit informé de l’utilisation qui en était faite.
Il recommanda également à Camille de ne pas répondre publiquement aux insinuations.
Julien ne s’arrêta pas là.
Un matin, Camille reçut une convocation à un entretien avec les ressources humaines. On lui reprochait d’avoir introduit un enfant dans une partie privée de la maison sans autorisation.
Camille reconnut les faits.
— La crèche était fermée, dit-elle. J’aurais dû prévenir la direction avant d’arriver. Je comprends que cela ait posé un problème d’organisation.
Elle ne nia pas sa responsabilité. Mais elle refusa que cet incident soit utilisé pour justifier des accusations sans rapport avec la réalité.
— Je n’ai jamais demandé d’argent à Monsieur Delcourt. Je n’ai jamais sollicité d’avantage personnel. J’ai amené ma fille parce que je n’avais pas de solution de garde ce jour-là, et je reconnais que j’aurais dû suivre la procédure prévue.
Le responsable des ressources humaines prit note de sa déclaration.
La situation fut examinée selon les règles internes. Aucun élément ne permettait de conclure qu’elle avait utilisé Zoé pour obtenir un avantage financier. L’entreprise décida de clarifier les règles relatives aux situations de garde d’urgence, afin qu’un incident semblable ne soit pas traité arbitrairement.
Camille conserva son poste.
Lorsqu’elle raconta la réunion à Nicolas, il voulut immédiatement intervenir.
— Je peux faire annuler cette procédure.
— Non, répondit-elle. Vous pouvez veiller à ce qu’elle soit équitable, mais je ne veux pas que mon emploi dépende de votre affection.
Nicolas resta silencieux, puis hocha la tête.
— Vous avez raison. Je vais demander que le processus soit vérifié par les ressources humaines et mon avocat, sans imposer de résultat.
Camille sourit légèrement.
— C’est tout ce que je demande.
Le dessin prend une autre signification
Quelques jours plus tard, Zoé dessina à nouveau.
Cette fois, elle représenta Nicolas devant une grande fenêtre, un soleil au-dessus de la maison et trois personnages qui tenaient chacun une pièce de puzzle.
— Pourquoi trois pièces ? demanda Nicolas.
— Parce que toi, tu as une pièce. Maman en a une. Et moi aussi.
— Et Julien ?
Zoé réfléchit.
— Il peut avoir une pièce s’il arrête de faire peur.
Nicolas eut un rire surpris.
— C’est une règle assez raisonnable.