J’ai regardé la tasse que ma belle-sœur me tendait.

— Bois-la, Claire. Tu en as besoin, a insisté Sophie avec un sourire trop soigneusement dessiné. Tu n’as pratiquement pas dormi depuis des semaines.

Autour du feu, Julien hochait la tête. Mon père remuait les braises avec un bâton, tandis que ma mère réajustait sa couverture sur ses épaules. Tous semblaient s’être accordés sur un rôle : j’étais la veuve fragile, incapable de prendre une décision raisonnable, et Julien était l’homme providentiel venu sauver la famille.

J’ai pris la tasse, mais je n’ai pas bu.

L’infusion dégageait une odeur de camomille et de menthe. Rien d’anormal, en apparence. Pourtant, après trois semaines à entendre mon frère expliquer à tout le monde ce que je devais faire, penser et ressentir, je ne parvenais plus à considérer ses gestes comme de simples attentions.

— Où sont nos téléphones exactement ? ai-je demandé.

Sophie a désigné la boîte métallique posée près de sa chaise.

— Je te l’ai dit. Nous les gardons jusqu’à dimanche soir. Pas d’appels professionnels, pas de courriels, pas de réseaux sociaux. Tu dois te reposer.

— Et si j’ai besoin d’appeler quelqu’un ?

Julien a éclaté de rire.

— Claire, tu es venue pour te reposer, pas pour gérer une crise imaginaire. Tu ne peux pas continuer à contrôler tout le monde.

J’ai posé la tasse sur la table.

— Je n’ai pas demandé à ce que mes affaires soient confisquées.

Le sourire de Sophie s’est figé.

— Nous essayons de t’aider.

— Alors rendez-moi mon téléphone.

Julien a cessé de sourire.

— Tu vois ? C’est exactement ce dont je parle. Tu es incapable de lâcher prise. Thomas est mort, Claire. Il faut que tu acceptes que certaines choses ne dépendent plus de toi.

Ces mots ont frappé exactement là où il voulait.

Pendant une seconde, le feu s’est brouillé devant mes yeux. J’ai revu Thomas dans notre cuisine, quelques mois plus tôt, en train de rire parce que Léa avait tenté de lui apprendre une danse qu’elle avait inventée. J’ai revu sa main sur mon épaule lorsqu’il me disait que nous trouverions toujours une solution ensemble.

Puis je me suis rappelé la dernière fois que j’avais entendu sa voix.

Il m’avait appelée depuis son bureau pour me demander si je pouvais récupérer Léa à l’école. Il avait prévu de rentrer tôt. Nous devions dîner tous les trois.

Il n’était jamais rentré.

Trois semaines plus tard, mon frère utilisait encore sa mort pour me faire taire.

J’ai baissé les yeux vers la tasse.

— Je vais aller me coucher, ai-je dit.

— Tu n’as rien bu, a remarqué Sophie.

Je l’ai regardée.

— Je n’ai pas soif.

Julien a soupiré.

— Fais comme tu veux. Mais demain, nous allons avoir une vraie conversation sur l’entreprise. Il est temps que tu arrêtes de prétendre que tu peux tout gérer.

J’ai tourné les talons sans répondre.

Dans la petite chambre que je partageais avec Léa, ma fille était déjà couchée. Elle avait serré contre elle un vieux sweat-shirt de son père, celui qu’elle refusait de laisser laver depuis les funérailles.

Je me suis assise sur le bord du lit.

— Tu dors, mon cœur ?

Elle a secoué la tête.

— Pourquoi tonton Julien dit toujours que tu es malade ?

Je suis restée immobile.

— Il pense que je suis très triste et très fatiguée.

— Mais tu n’es pas folle, maman.

Les larmes me sont montées aux yeux.

— Non, ma chérie. Je ne suis pas folle.

Elle a hésité, puis a ajouté :

— Tout à l’heure, je l’ai entendu parler avec mamie. Il disait que, quand tu ne serais plus capable de t’occuper de l’entreprise, il pourrait la reprendre. Mamie a dit que ce serait mieux pour tout le monde.

Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

— Tu as entendu autre chose ?

Léa a réfléchi.

— Tonton a dit qu’il fallait que tu signes les papiers avant que les gens de la banque commencent à poser des questions. Et il a dit que papa avait laissé des choses compliquées.

Je l’ai attirée contre moi.

— Merci de me l’avoir dit. Tu n’as rien fait de mal, d’accord ? Et tu n’as pas à t’inquiéter de régler les problèmes des adultes.

Elle a enfoui son visage dans mon épaule.

J’ai attendu qu’elle s’endorme avant d’ouvrir mon carnet.

Depuis les funérailles, j’y consignais les phrases qui me semblaient étranges, les décisions prises sans mon accord et les demandes de signature que Julien faisait apparaître presque chaque jour.

Je n’avais pas commencé à écrire pour monter un dossier contre ma famille. Au départ, c’était simplement une manière de conserver quelques repères lorsque la fatigue me faisait perdre le fil de mes journées.