J’en avais plusieurs de notre comptable, Antoine, qui avait essayé de me joindre à propos de documents demandés par Julien. J’avais également reçu un courriel de notre banque signalant une demande de modification des autorisations sur un compte professionnel.

Je me suis éloignée du groupe et j’ai appelé Antoine.

— Claire, enfin ! a-t-il soufflé. Est-ce que tu vas bien ?

— Oui. J’ai été sans téléphone depuis hier. Qu’est-ce qui se passe ?

Il m’a expliqué que Julien lui avait demandé de préparer plusieurs documents pour transférer une partie des responsabilités financières. Il avait présenté la démarche comme une décision que j’avais déjà approuvée.

— Je lui ai demandé de me transmettre ton autorisation écrite, a poursuivi Antoine. Il m’a répondu que tu étais trop bouleversée pour t’occuper des formalités et qu’il gérait tout avec l’accord de la famille.

J’ai fermé les yeux.

— Tu n’as rien transmis ?

— Non. Je ne prends aucune décision de ce type sans les documents nécessaires. Mais il a aussi demandé des informations sur les comptes de certains établissements et insisté pour obtenir des accès supplémentaires.

— Merci de m’avoir prévenue. À partir de maintenant, aucune modification ne doit être effectuée sur la base d’une instruction verbale. Toute demande me concernant devra être confirmée directement avec moi, selon les procédures habituelles.

Antoine a accepté.

Je lui ai demandé de conserver les courriels et les demandes reçues, puis j’ai raccroché.

Je n’avais pas encore la preuve que Julien avait commis une faute. Mais j’avais la preuve qu’il tentait de faire avancer des démarches sans mon accord clairement établi.

C’était suffisant pour agir avec prudence.

J’ai appelé notre banque pour vérifier la situation des comptes auxquels j’étais habilitée à accéder. J’ai demandé que toute modification sensible soit soumise aux contrôles prévus et que les autorisations existantes soient vérifiées. Je n’ai pas demandé de bloquer aveuglément les opérations de l’entreprise : dix-huit établissements dépendaient de paiements réguliers, et je ne voulais pas mettre les employés en difficulté.

Puis j’ai contacté une avocate spécialisée en droit des affaires et en succession, dont Thomas m’avait parlé quelques mois auparavant.

Elle m’a proposé un rendez-vous le lundi suivant.

Lorsque j’ai raccroché, mes mains tremblaient.

Pas de peur cette fois.

De soulagement.

J’avais enfin recommencé à agir.

Le dimanche matin, Julien a compris que j’avais récupéré mon téléphone.

Il m’a trouvée dans la cuisine, en train de préparer des tartines pour Léa.

— Tu as appelé qui ? a-t-il demandé.

— Notre comptable et la banque.

Son visage s’est fermé.

— Tu n’avais pas besoin de faire ça.

— J’avais besoin de comprendre les démarches que tu avais entreprises en mon nom.

— Je t’ai expliqué que je voulais t’aider.

— Alors tu n’auras aucun mal à expliquer tes demandes aux professionnels concernés.

Il a posé ses deux mains sur le comptoir.

— Tu ne comprends pas ce qui est en jeu. Thomas a laissé une entreprise complexe. Il faut quelqu’un de stable pour prendre les décisions.

— Je suis capable de demander de l’aide. Cela ne signifie pas que je dois céder mes responsabilités à mon frère.

— Tu es en plein deuil !

— Oui, Julien. Je suis en deuil. Je suis fatiguée. Il m’arrive d’oublier pourquoi je suis entrée dans une pièce. Parfois, je pleure en voyant la tasse de Thomas dans le placard. Mais aucune de ces choses ne te donne le droit de décider à ma place.

Il a serré la mâchoire.

— Tu préfères donc laisser des inconnus gérer l’héritage de Thomas plutôt que de faire confiance à ton propre frère ?

— Je préfère obtenir un avis indépendant avant de signer un document que je ne comprends pas entièrement.

Il a regardé Léa, assise à la table.

— Tu vois ce que ta mère fait ? Elle transforme tout en conflit.

J’ai posé le couteau à beurre.

— Ne mêle pas ma fille à cette conversation.

— Je lui explique simplement la réalité.

— Non. Tu essaies de l’utiliser pour me faire pression. Cela s’arrête maintenant.

Il a reculé, surpris par ma fermeté.

Ma mère est entrée à ce moment-là.

— Claire, pourquoi faut-il toujours que tu sois aussi difficile ? Julien veut seulement prendre soin de toi.

Je l’ai regardée.

— Maman, prendre soin de moi aurait consisté à me demander ce dont j’avais besoin. Pas à m’expliquer que je n’étais plus capable de décider.

Elle a secoué la tête.

— Tu ne vois pas les choses clairement.

— C’est possible que je sois épuisée. C’est possible que je commette des erreurs. C’est précisément pour cela que je consulte une avocate indépendante et que je vérifie les documents avant de les signer.

Je me suis tournée vers Julien.