— Je te demande de ne plus utiliser le bureau de Thomas sans mon accord, de ne plus solliciter de pouvoirs en mon nom et de ne plus présenter mes décisions comme si elles avaient été prises alors que je n’en ai jamais parlé avec toi.
Il a ricané.
— Tu ne peux pas me donner des ordres comme si j’étais un employé.
— Je ne te donne pas d’ordres. Je pose des limites concernant mon entreprise et mes responsabilités légales.
Il a attrapé sa veste.
— Tu vas le regretter.
Puis il est sorti.
Ma mère l’a suivi après m’avoir lancé un regard déçu.
Sophie est restée près de la porte, silencieuse.
Je ne lui ai rien demandé.
Je suis retournée près de Léa et j’ai coupé sa tartine en quatre morceaux, comme elle aimait.
— Maman ? a-t-elle demandé. Est-ce que tonton Julien est méchant ?
J’ai pris le temps de réfléchir.
— Je ne sais pas si c’est le bon mot. Mais ce qu’il fait n’est pas acceptable. Et les adultes doivent répondre de leurs actes, même lorsqu’ils font partie de la famille.
Elle a hoché la tête, puis a repris son petit-déjeuner.
Je ne voulais pas lui apprendre à haïr son oncle.
Je voulais lui apprendre qu’aimer quelqu’un ne signifie pas accepter tout ce qu’il fait.
Le lundi, je me suis rendue au rendez-vous avec mon avocate.
Je lui ai apporté mon carnet, les courriels d’Antoine, les messages de la banque et les documents que Julien avait voulu me faire signer.
Elle a examiné chaque pièce sans tirer de conclusion précipitée.
— Vous avez bien fait de ne rien signer, m’a-t-elle dit. Ce document est beaucoup trop large pour être accepté sans clarification. Il faut aussi vérifier les statuts de l’entreprise, les pouvoirs existants et les dispositions successorales de votre mari.
Elle m’a expliqué que la mort de Thomas pouvait entraîner des démarches spécifiques selon la structure juridique de l’entreprise, les contrats en vigueur et les dispositions de sa succession. Certaines décisions relevaient de mes fonctions actuelles, d’autres pouvaient nécessiter des formalités supplémentaires.
Je lui ai demandé si Julien pouvait prendre le contrôle des établissements simplement parce qu’il était mon frère.
Elle a secoué la tête.
— Le lien familial ne lui confère pas automatiquement ce pouvoir. Nous devons vérifier les documents applicables et la situation exacte de chaque société. Pour l’instant, le plus important est de préserver les preuves, de sécuriser les accès et de ne signer aucun acte que vous ne comprenez pas.
Nous avons établi un plan.
Je devais obtenir une copie complète des statuts et des documents successoraux pertinents, confirmer les pouvoirs bancaires existants et demander un examen indépendant des dernières modifications administratives. Nous allions également vérifier si des demandes avaient été présentées comme venant de moi sans mon autorisation.
Je suis sortie du cabinet avec une liste de tâches et un rendez-vous fixé pour la semaine suivante.
Pour la première fois depuis les funérailles, je n’avais pas l’impression de me noyer dans un océan de décisions.
J’avais un plan.
Et surtout, je n’étais pas obligée de le construire seule.
Au cours des jours suivants, j’ai repris contact avec les responsables des dix-huit établissements.
Je n’ai pas organisé de grande réunion dramatique ni annoncé que mon frère était un traître. J’ai simplement expliqué que, pendant cette période de transition, les procédures de validation devaient rester en place et que toute modification importante serait confirmée par les personnes habilitées.
Plusieurs responsables m’ont appelée pour me présenter leurs condoléances et me demander comment ils pouvaient aider.
L’un d’eux, Marc, dirigeait depuis huit ans l’un de nos établissements les plus anciens.
— Thomas parlait souvent de vous, m’a-t-il dit. Il répétait que vous étiez la personne qui savait faire fonctionner les équipes lorsque tout le monde regardait uniquement les chiffres.
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Je ne sais pas encore comment faire sans lui.
— Vous n’avez pas besoin de tout savoir aujourd’hui, Claire. Mais nous sommes là.
Cette phrase m’a fait du bien.
Pendant trois semaines, ma famille m’avait répété que je devais être remplacée parce que j’étais incapable de continuer. Marc venait de me rappeler qu’une entreprise ne reposait pas sur une seule personne et que je pouvais m’appuyer sur des professionnels compétents sans leur abandonner mon rôle.
J’ai commencé par organiser des réunions courtes, en donnant la priorité aux problèmes urgents : les plannings, les paiements des fournisseurs, les salaires et les besoins des équipes.
Je n’ai pas prétendu pouvoir remplacer Thomas à moi seule.
J’ai demandé des rapports, sollicité des avis et confié certaines tâches aux responsables concernés.
Petit à petit, les journées ont retrouvé un rythme.
Je continuais à pleurer lorsque je rentrais chez moi. Il m’arrivait encore de prendre mon téléphone pour appeler Thomas avant de me rappeler qu’il ne répondrait plus.