Mais, au moins, je n’essayais plus de leur prouver que j’étais assez forte pour mériter qu’on m’écoute.
Trois mois après les funérailles, j’ai organisé une petite réunion avec les responsables des établissements.
Nous avons discuté des résultats du trimestre, des difficultés rencontrées et des priorités pour les mois à venir. Je n’ai pas présenté la réunion comme un retour triomphal. J’ai simplement expliqué comment nous allions répartir les responsabilités et maintenir la continuité de l’entreprise.
À la fin, Marc m’a remis une enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une photographie de Thomas prise lors de l’ouverture de notre premier établissement.
Il se tenait devant l’entrée, une paire de ciseaux à la main, le sourire immense.
Au dos, quelqu’un avait écrit :
« Nous continuons ce que vous avez construit ensemble. »
J’ai eu du mal à retenir mes larmes.
Je suis rentrée chez moi et j’ai posé la photographie sur le bureau de Thomas.
Pour la première fois depuis sa mort, je me suis assise dans son fauteuil sans avoir l’impression de prendre sa place.
J’ai ouvert le tiroir où nous gardions nos vieux carnets de projets. J’ai retrouvé des notes de Thomas, des listes d’idées et même un dessin maladroit qu’il avait fait pour représenter la disposition de notre premier établissement.
Au milieu d’une page, il avait écrit :
« Si nous voulons que l’entreprise survive, nous devons construire quelque chose qui ne dépend pas uniquement de nous. »
J’ai relu cette phrase plusieurs fois.
Thomas ne m’avait pas demandé de devenir lui.
Il avait voulu que nous bâtissions quelque chose de durable, avec des équipes capables de travailler ensemble et des règles qui protègent l’entreprise lorsque l’un de nous n’était pas là.
Je ne pouvais pas effacer son absence.
Mais je pouvais respecter ce que nous avions construit en prenant des décisions réfléchies, en demandant de l’aide lorsque j’en avais besoin et en refusant que quelqu’un s’approprie notre travail sous prétexte de me protéger.
Le soir même, j’ai appelé Julien.
Il a répondu après plusieurs sonneries.
— Quoi ?
Sa voix était froide.
— Je voudrais que nous parlions.
— Pour me dire encore que je suis un mauvais frère ?
— Non. Pour te dire que je ne souhaite pas que notre relation reste dans cet état.
Il n’a rien répondu.
— Je sais que tu as peut-être sincèrement pensé que tu pouvais m’aider. Je ne nie pas que tu aies voulu prendre certaines responsabilités. Mais tu as dépassé des limites importantes. Tu as parlé de moi comme si j’étais incapable de comprendre, tu as présenté des démarches comme approuvées alors que je ne les avais pas validées, et tu as essayé de me faire signer un document dont les conséquences n’étaient pas suffisamment claires.
— Je voulais éviter que tout s’effondre.
— Alors tu aurais dû m’en parler, demander un avis indépendant et respecter ma décision.
Il a soupiré.
— Tu ne comprends pas ce que c’est de voir sa sœur se détruire de chagrin.
J’ai fermé les yeux.
— Tu as raison sur une chose : tu ne peux pas comprendre exactement ce que je vis. Mais tu peux me demander comment je vais. Tu peux m’aider à m’occuper de Léa. Tu peux m’accompagner à un rendez-vous. Tu peux me proposer de prendre en charge une tâche précise. Tu n’as pas besoin de devenir mon tuteur pour être mon frère.
Le silence s’est prolongé.
Puis il a murmuré :
— Je pensais que tu allais t’effondrer.
— J’ai eu des moments où je me suis effondrée. Il m’arrive encore de le faire. Mais ce n’est pas la même chose que d’être incapable de décider.
J’ai entendu sa respiration au bout du fil.
— Je suis désolé, Claire.
Je ne me suis pas précipitée pour lui dire que tout était oublié.
— Merci de le reconnaître.
— Est-ce qu’on pourra revenir à la normale ?
J’ai regardé la photographie de Thomas sur le bureau.
— Je ne sais pas si nous reviendrons à ce que nous étions avant. Mais nous pouvons essayer de construire quelque chose de plus honnête, à condition que tu respectes mes décisions.
Il a accepté, sans ajouter de promesse spectaculaire.
Je ne savais pas encore si ses paroles seraient suivies d’actes.
Cette fois, je n’allais pas décider à l’avance qu’il avait changé simplement parce que je voulais retrouver mon frère.
Je lui laisserais le temps de le démontrer.
Un an après la mort de Thomas, je suis retournée dans les Cévennes avec Léa.
Nous avons loué un petit chalet pour un week-end, juste toutes les deux. Le premier soir, nous avons allumé un feu dans la cheminée et préparé du chocolat chaud.
Léa a sorti de son sac une photographie de son père.
— Tu crois qu’il serait fier de toi, maman ?