Mais, à présent, les notes formaient un tableau beaucoup plus inquiétant.

Le 4 juin : Julien a demandé les clés du bureau de Thomas, affirmant que je devais éviter les discussions professionnelles pendant mon deuil.

Le 7 juin : il a fait changer le code d’accès à la salle des archives sans m’en avertir.

Le 9 juin : il a demandé à notre comptable de lui transmettre les relevés de plusieurs établissements.

Le 12 juin : il a déclaré devant mes parents que je n’étais « pas en état de comprendre les chiffres ».

Le 14 juin : il m’a présenté un document intitulé « délégation temporaire de gestion », en me disant que ce n’était qu’une formalité.

Je n’avais rien signé.

Et maintenant, ma fille venait de me rapporter une conversation concernant des papiers bancaires.

J’ai fermé le carnet.

Je n’avais pas besoin de tirer des conclusions hâtives. Je devais simplement cesser de laisser les autres décider à ma place.

Le samedi matin, Julien m’attendait devant la maison de location.

Il avait préparé du café et disposé plusieurs feuilles sur la table extérieure.

— Assieds-toi, Claire. Nous devons régler ça.

J’ai regardé les documents.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une solution pour l’entreprise.

— Je n’ai pas demandé de solution.

Il a repoussé une chaise vers moi.

— Tu es ma sœur. Je ne vais pas te laisser t’effondrer sous le poids de tout ça. Thomas avait dix-huit établissements à gérer. Tu crois vraiment que tu peux reprendre les choses comme avant, avec une enfant à élever et un deuil à traverser ?

J’ai senti la colère monter, mais je me suis forcée à garder une voix calme.

— Thomas et moi avons construit cette entreprise ensemble.

— Tu as participé à certaines décisions, bien sûr. Mais soyons réalistes. Il s’occupait de la majorité des opérations.

C’était faux.

Thomas avait supervisé les finances et les relations avec certains partenaires, tandis que je dirigeais le développement, les équipes de terrain et l’organisation de plusieurs établissements. Nous avions des compétences différentes, mais complémentaires. Aucun de nous n’avait bâti ce réseau seul.

Julien le savait.

Il avait travaillé avec nous pendant quelques années, puis avait quitté l’entreprise après un désaccord sur la gestion d’un établissement. Depuis, il répétait à qui voulait l’entendre que Thomas aurait dû lui confier davantage de responsabilités.

— Qu’est-ce que tu veux que je signe ? ai-je demandé.

Il a fait glisser le document vers moi.

— Une délégation de gestion. Temporaire. Je m’occuperai des opérations, des banques et des décisions urgentes. Tu pourras te concentrer sur Léa et sur ta santé.

J’ai parcouru la première page.

Le document accordait à Julien des pouvoirs très étendus pour représenter l’entreprise, gérer certains comptes et prendre des décisions financières en mon nom.

La durée était vague. Les conditions de révocation n’étaient pas clairement expliquées. Plusieurs annexes manquaient.

— Qui a préparé ce document ?

— Un juriste que je connais.

— Quel juriste ?

Il a pincé les lèvres.

— Pourquoi tu compliques tout ? Tu n’as pas besoin de tout vérifier.

J’ai relevé la tête.

— Si je dois signer un document qui donne à quelqu’un le pouvoir de prendre des décisions financières pour moi, j’ai besoin de le vérifier.

Son visage s’est durci.

— Tu vois ? Tu recommences. Tu crois que tout le monde cherche à te voler quelque chose.

— Je n’ai pas dit ça. J’ai dit que je ne signerai rien sans avis indépendant.

Il a ramassé les feuilles d’un geste brusque.

— Très bien. Mais ne viens pas pleurer quand l’entreprise commencera à s’écrouler.

Je me suis levée.

— Julien, je vais te poser une seule question. As-tu déjà signé ou transmis des documents en mon nom depuis la mort de Thomas ?

Il n’a pas répondu tout de suite.

Ce silence m’a appris davantage que ses longues explications.

— Tu es paranoïaque, a-t-il fini par lâcher.

Puis il a quitté la table.

Je suis restée seule avec mon café froid.

Pour la première fois, je n’ai pas cherché à le convaincre que j’étais raisonnable.

J’allais simplement vérifier les faits.

Ce jour-là, j’ai demandé à Sophie de me rendre mon téléphone.

Elle a prétendu que Julien l’avait rangé avec les autres.

— Nous avions convenu de ne pas utiliser nos appareils jusqu’à demain, a-t-elle rappelé.

— Je n’ai jamais donné mon accord pour que tu gardes mon téléphone. J’en ai besoin pour des raisons personnelles et professionnelles.

Elle a regardé vers Julien, qui discutait avec mon père près du véhicule.

— Tu ne pourrais pas attendre demain ?

— Non.

Mon ton devait être différent, car elle a fini par sortir la boîte métallique de son sac.

Mon téléphone était à l’intérieur, éteint.

Je l’ai rallumé et j’ai attendu que les messages se chargent.