Ma fille de trois ans a imité la grimace de mon patron… puis j’ai découvert la photo de mon mari mort dans son bureau. « Il est mort à ma place », a-t-il murmuré. Le soir même, ma fille a disparu…

Ma fille n’avait que trois ans lorsqu’elle a imité la grimace de mon patron.

Elle a plissé l’œil gauche, serré les lèvres et incliné légèrement la tête, exactement comme lui lorsqu’il était contrarié.

J’ai d’abord ri.

Puis j’ai cessé de rire.

Parce que cette expression, je la connaissais.

Mon mari, Thomas, la faisait toujours avant de me dire qu’il avait une mauvaise nouvelle à m’annoncer.

Thomas était mort deux ans auparavant dans un accident de voiture sur une route départementale près de Grenoble. J’avais identifié son corps à la morgue. J’avais assisté à ses funérailles. J’avais élevé seule notre fille, Emma, qui n’avait alors qu’un an.

Pendant deux ans, j’avais appris à vivre avec son absence.

Et voilà que ma petite fille reproduisait un geste que je n’avais jamais vu personne d’autre faire.

— Emma, où as-tu appris ça ? lui ai-je demandé.

Elle a levé ses grands yeux vers moi.

— Le monsieur fait comme ça quand il est triste.

— Quel monsieur, mon cœur ?

Elle a pointé le doigt vers l’étage supérieur de notre immeuble de bureaux.

— Ton monsieur du travail.

Mon patron.

Laurent Delmas.

Le directeur général de la société d’ingénierie où je travaillais depuis six ans.

Je me suis accroupie devant elle.

— Tu l’as déjà vu faire cette grimace ?

Elle a hoché la tête avec le sérieux des enfants qui racontent quelque chose d’évident.

— Oui. Il regarde la photo, et après il fait comme ça.

Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

— Quelle photo ?

Emma a réfléchi, puis a répondu :

— Le monsieur qui ressemble à papa.

Je n’ai pas dormi de la nuit.

Le lendemain matin, j’ai demandé à ma voisine de garder Emma quelques heures. Puis je suis arrivée au bureau avec vingt minutes d’avance.

Je n’avais aucune raison légitime de fouiller dans le bureau de Laurent. Je le savais.

Mais je devais comprendre ce que ma fille avait voulu dire.

À neuf heures, il était encore en réunion. Sa porte était entrouverte. Je me suis approchée pour déposer un dossier sur la console, comme je le faisais parfois.

Et je l’ai vue.

Une photographie encadrée était posée sur une étagère, derrière une pile de documents.

J’ai d’abord aperçu une épaule.

Puis un visage.

Mes doigts se sont engourdis.

C’était Thomas.

Mon mari.

Il se tenait devant un vieux bâtiment en briques, vêtu de son manteau gris, avec ce sourire légèrement de travers que je connaissais mieux que mon propre reflet.

Mais ce n’était pas seulement sa présence qui m’a bouleversée.

À côté de lui se tenait Laurent.

Ils étaient plus jeunes de quelques années. Laurent avait un bras posé sur l’épaule de Thomas et regardait l’objectif avec une expression étrangement grave.

Au dos du cadre, une date avait été écrite au marqueur noir :

17 novembre 2023.

La veille de l’accident qui avait coûté la vie à mon mari.

J’ai entendu une porte se fermer derrière moi.

— Vous ne devriez pas être ici, Claire.

Je me suis retournée.

Laurent se tenait à quelques pas, une chemise à la main. Il ne paraissait ni surpris ni en colère.

Il avait l’air terrifié.

J’ai désigné la photographie.

— Pourquoi avez-vous une photo de mon mari ?

Il n’a pas répondu.

— Vous le connaissiez ?

Il a posé lentement la chemise sur son bureau.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis longtemps.

Je me suis approchée de lui.

— Vous m’avez embauchée six mois après sa mort. Vous saviez qui j’étais ?

Laurent a fermé les yeux.

Ce geste m’a donné la réponse avant même qu’il ne parle.

— Oui.

J’ai reculé d’un pas.

— Vous m’avez laissée travailler ici pendant un an et demi sans jamais me dire que vous connaissiez Thomas ?

— Je voulais vous en parler.

— Quand ? À ma retraite ? À l’enterrement de notre fille ?

Ma voix s’est brisée sur les derniers mots.

Laurent a relevé la tête.

— Claire, je suis désolé.

— Ne prononcez pas mon prénom comme si nous étions amis. Pourquoi cette photo est-elle ici ?

Il a regardé le cadre.

Puis il a murmuré une phrase qui a fait vaciller tout ce que je croyais savoir.

— Parce que Thomas est mort à ma place.

Je suis restée immobile.

Pendant quelques secondes, je n’ai plus entendu les bruits du couloir ni le ronronnement de la ventilation.

— Qu’est-ce que vous venez de dire ?

Laurent s’est assis lourdement.

— Fermez la porte.

— Non. Vous allez m’expliquer maintenant.

Il a passé les mains sur son visage.

— L’accident n’aurait jamais dû arriver.

— Quel accident ?

Il m’a regardée avec des yeux rougis.

— Celui qui a tué votre mari.

Je me suis agrippée au bord du bureau.