Je l’ai fixé.
— Qui ?
— Je ne sais pas. J’ai reçu un message anonyme.
— Vous avez donc laissé mon mari partir seul ?
Laurent n’a pas tenté de se défendre.
— Oui.
Le mot est tombé entre nous.
Je l’aurais giflé si je n’avais pas eu besoin de toutes mes forces pour rester debout.
— Et ensuite ?
— Thomas a eu l’accident quelques heures plus tard. J’ai appris sa mort le lendemain matin. J’ai voulu contacter la police, mais le rapport semblait conclure à un accident ordinaire. Puis j’ai découvert que quelqu’un avait tenté d’accéder à mes dossiers professionnels.
— Pourquoi ne pas avoir tout raconté aux enquêteurs ?
— Parce que je n’avais aucune preuve que l’accident était lié au projet. Et parce que je savais que certaines personnes influentes étaient impliquées dans les décisions de validation.
Je lui ai arraché presque malgré moi un rire amer.
— Alors vous avez choisi de vous taire.
— Oui.
Il ne cherchait même plus à se justifier.
J’ai remis les documents dans l’enveloppe.
— Je vais voir ma fille. Ensuite, nous irons à la police.
Laurent m’a arrêtée d’une voix basse.
— Claire, avant de partir, regardez la photo au dos de la lettre.
Je l’ai retournée.
Une petite image était agrafée à la dernière page. On y voyait Thomas devant le même bâtiment en briques, mais cette fois, il ne souriait pas. Il regardait quelqu’un situé hors du cadre.
Au-dessous, une phrase était écrite de sa main :
« Si quelque chose m’arrive, cherchez la personne qui savait que je devais prendre cette route. »
J’ai senti un frisson me parcourir.
Je savais où Thomas devait aller le soir de sa mort.
Je lui avais préparé un repas. Il m’avait dit qu’il rentrerait vers vingt et une heures. Il avait changé d’avis au dernier moment parce qu’un collègue lui avait demandé de récupérer un dossier à un bureau annexe.
Il avait pris une route différente de celle qu’il empruntait habituellement.
Une route que peu de gens connaissaient.
Je me suis tournée vers Laurent.
— Qui savait qu’il devait prendre cette route ?
Il a ouvert la bouche.
Mais avant qu’il ne puisse répondre, mon téléphone a sonné.
C’était ma voisine.
Cette fois, elle pleurait.
— Claire, je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je suis allée chercher du pain. Je ne suis partie que dix minutes. Quand je suis revenue, la porte était ouverte et Emma n’était plus là.
Le sol a semblé disparaître sous mes pieds.
— Quoi ?
— Je l’avais laissée dans le salon avec ses jouets. J’ai vérifié toutes les pièces. Elle n’est nulle part.
Je n’arrivais plus à respirer normalement.
— Avez-vous appelé la police ?
— Oui. Ils arrivent.
Je me suis précipitée vers la porte.
Laurent a attrapé son manteau.
— Je viens avec vous.
— Ne me touchez pas !
Il s’est arrêté net.
J’ai appelé les secours et signalé la disparition de ma fille. J’ai donné son âge, ses vêtements, les dernières informations dont je disposais et l’adresse de ma voisine. Puis j’ai transmis aux policiers le nom de Laurent et les circonstances dans lesquelles j’avais découvert la lettre.
Je n’avais pas l’intention de laisser cet homme contrôler une seconde de plus le récit de ce qui s’était passé.
Lorsque nous sommes arrivés chez ma voisine, une patrouille était déjà sur place.
La porte d’entrée ne présentait aucun signe d’effraction.
Le petit manteau rose d’Emma avait disparu du portemanteau.
Sur la table du salon, ma voisine avait retrouvé un dessin que ma fille avait commencé le matin même.
Trois personnages y étaient représentés : une petite fille, un homme grand et un autre homme avec un visage très sombre.
Sous le dessin, avec l’aide de ma voisine, Emma avait écrit quelques lettres qu’elle savait reconnaître.
PAPA.
Je me suis accroupie et j’ai serré le papier contre moi.
— Elle a parlé à quelqu’un ? demandai-je.
Ma voisine secoua la tête, incapable de retenir ses larmes.
— Elle m’a dit qu’un monsieur connaissait son papa. Je pensais qu’elle parlait de Laurent, parce qu’elle l’avait vu une fois quand tu étais venue au bureau avec elle.
Je me suis relevée.
— Quand ?
— Il y a trois semaines. Il était venu chercher un dossier chez toi. Emma l’avait regardé et lui avait demandé s’il connaissait son père. Il avait répondu oui.
Je me suis tournée vers Laurent.
Il était devenu livide.
— Vous êtes venu chez moi ?
— Je vous ai apporté des documents de travail. Emma était là, oui.
— Et vous lui avez parlé de son père ?
— Elle m’a posé des questions. Je lui ai dit que Thomas était quelqu’un de courageux.
Je sentis une colère brûlante monter en moi.