— La police a conclu à une perte de contrôle du véhicule.
— C’est ce qu’indiquait le rapport.
— Vous êtes en train de me dire qu’il y a autre chose ?
Laurent a gardé le silence si longtemps que j’ai cru qu’il allait refuser de répondre.
Puis il a ouvert le tiroir inférieur de son bureau.
Il en a sorti une enveloppe brune, usée sur les bords, et l’a posée devant moi.
— Thomas m’avait demandé de la conserver si quelque chose lui arrivait.
Je n’ai pas touché l’enveloppe.
— Pourquoi ne l’avez-vous jamais remise à la police ?
— Parce que je n’ai compris son importance que plusieurs mois après sa mort.
— Et vous avez attendu deux ans ?
Il a baissé les yeux.
— J’ai eu peur.
Cette réponse m’a dégoûtée.
J’avais passé deux ans à essayer de comprendre comment mon mari avait pu mourir sur une route qu’il empruntait régulièrement. J’avais élevé une enfant qui demandait encore parfois quand son père rentrerait. J’avais repris le travail parce que les factures continuaient d’arriver, même lorsque le monde s’était arrêté pour moi.
Et cet homme avait conservé une enveloppe.
Il savait quelque chose.
Peut-être pas tout.
Mais suffisamment pour avoir peur.
J’ai saisi l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs feuilles imprimées, une photographie d’un véhicule noir et une lettre manuscrite.
Je reconnaissais l’écriture de Thomas.
Mes jambes ont failli céder.
La lettre ne comportait que quelques lignes.
« Laurent,
Si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas réussi à régler les choses comme prévu.
Ne contacte pas Claire avant d’avoir compris qui a accès aux dossiers.
Et surtout, ne laisse personne approcher Emma sans vérifier pourquoi.
Thomas. »
J’ai relu la dernière phrase.
Une fois.
Deux fois.
Puis j’ai levé les yeux vers Laurent.
— Pourquoi ma fille ?
Il n’a pas répondu immédiatement.
Et c’est à cet instant que mon téléphone a vibré.
Un message de ma voisine.
« Claire, je dois te demander quelque chose. Emma m’a raconté une histoire étrange ce matin. Elle dit qu’un monsieur lui a promis de lui montrer où son papa dort. Est-ce que tu sais de quoi elle parle ? »
J’ai senti le sang quitter mon visage.
J’ai appelé immédiatement.
Ma voisine a décroché au bout de deux sonneries.
— Claire ? Tout va bien ?
— Où est Emma ?
— À la maison, avec moi. Pourquoi ?
J’ai fermé les yeux, soulagée.
— Ne la laisse sortir avec personne. Je rentre.
Laurent s’est levé.
— Attendez. Il faut que je vous explique.
— Vous aurez tout le temps de parler à la police.
— Claire, écoutez-moi ! Si quelqu’un s’intéresse à votre fille, ce n’est pas parce qu’elle est votre fille.
Je me suis retournée vers lui.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Il a regardé la lettre.
— Thomas avait découvert quelque chose au sujet de notre dernier projet. Quelque chose qui pouvait faire tomber plusieurs personnes. Il pensait avoir trouvé un moyen de le prouver.
— Quel projet ?
— Un marché de plusieurs millions d’euros. Des équipements médicaux destinés à des établissements hospitaliers. Thomas travaillait sur la partie technique. Moi, je dirigeais l’équipe qui devait valider les résultats.
Je me suis souvenue de nos dernières semaines ensemble.
Thomas rentrait tard. Il répondait à des appels dans la voiture. Il avait commencé à vérifier les serrures deux fois avant de se coucher.
Je lui avais demandé s’il avait des problèmes au travail.
Il m’avait embrassée sur le front.
« Rien que je ne puisse régler. »
Je m’étais inquiétée, mais il m’avait demandé de ne pas poser de questions.
— Il pensait que des documents avaient été falsifiés, poursuivit Laurent. Des résultats de tests avaient été modifiés. Des équipements avaient été déclarés conformes alors que certains contrôles n’avaient pas été réalisés correctement.
— Et vous le saviez ?
— Je savais qu’il enquêtait. Je ne savais pas jusqu’où il était allé.
— Qui a modifié ces documents ?
Laurent secoua la tête.
— Je n’ai pas de preuve suffisante pour accuser quelqu’un.
Je lui ai lancé un regard incrédule.
— Vous venez de me dire que mon mari est mort à votre place et que quelqu’un pourrait s’intéresser à ma fille. Vous ne pouvez pas me donner des phrases mystérieuses et espérer que je parte tranquillement !
Il a serré les mâchoires.
— La veille de l’accident, Thomas m’a appelé. Il m’a dit qu’il avait découvert qu’un fichier avait été supprimé du serveur. Il voulait me rencontrer pour me remettre une copie. Nous devions nous retrouver dans un café près de la sortie de la ville.
— Et vous y êtes allé ?
— Non.
— Pourquoi ?
Il a détourné les yeux.
— Parce que quelqu’un m’avait prévenu que je serais suivi.