— Nous allons préserver les pièces et demander les relevés nécessaires. Ne tentez pas de récupérer des informations auxquelles vous n’avez pas légalement accès.

Claire, qui avait passé des années à travailler avec des chiffres dans le secteur de l’hôtellerie, remarqua un détail dans les factures.

— Regardez les dates. Ces trois factures portent des numéros différents, mais la même référence de commande. Et elles concernent exactement le même volume de marchandises.

L’expert-comptable se pencha sur l’écran.

— Vous avez raison. C’est une anomalie à examiner.

Il vérifia d’autres opérations. Plusieurs présentaient des incohérences similaires.

Adrien regarda Claire avec reconnaissance.

— Sans toi, nous aurions peut-être mis des semaines à le remarquer.

— Je ne veux pas que vous me donniez une place dans cette histoire parce que je vous suis reconnaissante de m’avoir embauchée. Si je vois quelque chose d’anormal, je vous le dis. C’est tout.

— C’est exactement ce que je te demande.

Pour la première fois, Claire sentit qu’elle pouvait apporter quelque chose sans devoir payer cette chance par sa gratitude.

Mais, au même moment, une autre bataille commençait.

Une lettre recommandée arriva à son domicile. Julien demandait officiellement à organiser des rencontres avec Lila et souhaitait que les modalités de résidence soient examinées.

Claire la lut deux fois.

Elle ne voulait pas priver sa fille de son père si celui-ci pouvait réellement construire une relation saine avec elle. Mais elle refusait que Julien utilise soudainement sa fortune pour la présenter comme une mère incapable.

Elle prit rendez-vous avec une avocate en droit de la famille.

— Je ne veux pas empêcher les rencontres par vengeance, expliqua-t-elle. Je veux simplement que ma fille soit protégée et que les décisions reposent sur sa situation réelle, pas sur les moyens financiers de son père.

L’avocate lui répondit que la situation devait être examinée au regard de l’intérêt de l’enfant, des circonstances de la séparation, de l’implication de chaque parent et des éléments que chacun pouvait apporter. Rien ne permettait de présumer qu’une résidence serait attribuée automatiquement au parent le plus riche.

Claire repartit avec une liste de documents à réunir et une certitude : elle n’irait pas au tribunal pour punir Julien. Elle irait pour défendre sa fille.

Le message envoyé à 23 h 17

Trois jours plus tard, Adrien reçut un appel d’un ancien cadre du groupe Delcourt Restauration.

L’homme avait travaillé avec Marc avant de quitter l’entreprise.

— Je ne sais pas si cela vous sera utile, dit-il, mais votre frère a récemment rencontré Julien. Ils parlaient de La Verrière et de Claire.

Adrien lui demanda ce qu’il avait entendu.

— Marc disait que si vous refusiez de vendre, le restaurant pourrait devenir un problème. Julien lui a répondu qu’il avait une autre manière de vous faire céder.

— Laquelle ?

— Il n’a pas donné de détails. Mais il a parlé d’un dossier familial qui vous obligerait à choisir entre protéger Claire et protéger votre groupe.

Adrien raccrocha, le visage fermé.

Il ne pouvait pas accuser son frère sur la base d’une conversation rapportée. Il transmit néanmoins cette information à son avocate, qui l’ajouta aux éléments à vérifier.

Le soir même, Claire reçut un message d’un numéro inconnu.

« Tu ferais mieux de convaincre Adrien de vendre. Si tu continues à te mêler de ce qui ne te regarde pas, tu risques de perdre bien plus que ton travail. »

Elle sentit son cœur s’accélérer.

Elle fit une capture d’écran, conserva le message original et en informa son avocate. Elle ne répondit pas.

Le lendemain, une autre notification apparut sur son téléphone. Cette fois, le message provenait d’un numéro qu’elle reconnut immédiatement.

Julien.

« Tu as toujours été incapable de comprendre quand il fallait s’arrêter. Pense à Lila avant de continuer. »

Claire relut les mots plusieurs fois.

Ce n’était pas une menace explicite de lui faire du mal, mais la référence à leur fille, dans ce contexte, lui parut suffisamment inquiétante pour être transmise à son avocate.

Elle montra les messages à Adrien.

Il resta silencieux, puis dit :

— Nous allons laisser les avocats s’en occuper. Je ne veux pas que tu aies à affronter Marc et Julien seule, mais je ne prendrai aucune décision à ta place.

Claire apprécia cette réponse.

Depuis qu’elle avait retrouvé un emploi, beaucoup de gens lui proposaient de la sauver. Adrien, lui, commençait à comprendre que la meilleure aide consistait parfois à lui laisser le contrôle de sa propre vie.

Le jour du tribunal

L’audience arriva quelques semaines plus tard.

Claire avait choisi une tenue sobre. Elle avait laissé Lila chez Mireille, qui avait accepté de la garder pour la matinée.

Dans le couloir du tribunal judiciaire de Lyon, Julien l’attendait avec son avocat. Marc se tenait à ses côtés, comme s’il était lui-même partie au dossier.