Élodie se souvenait de ce compte. Ils l’avaient créé pour les dépenses du foyer, mais Julien avait insisté pour qu’il soit alimenté principalement par ses revenus. À l’époque, elle avait accepté, puisqu’il gagnait davantage qu’elle.

Ce qu’elle n’avait jamais vérifié, c’était l’origine exacte de l’argent qui y circulait.

Elle téléchargea les relevés du compte joint.

Les premières pages ne révélèrent rien d’inhabituel : salaires, factures d’électricité, courses, assurance habitation.

Puis elle remarqua une série de virements sortants vers un compte qu’elle ne reconnaissait pas.

Le bénéficiaire était une société : Morel Conseil et Patrimoine.

Le nom lui disait quelque chose.

Elle consulta les documents de leur financement immobilier.

La société avait été créée par Julien deux ans après leur mariage, officiellement pour développer une activité de conseil commercial indépendant. Il lui avait expliqué que cette structure lui permettrait de facturer certains clients et de préparer leur avenir financier.

Élodie avait cru qu’il s’agissait d’un projet professionnel ordinaire.

Elle ouvrit le relevé du compte joint et additionna les virements.

12 000 euros.

Puis 18 000.

Puis 24 000.

Elle recommença les calculs.

En trois ans, plus de 54 000 euros avaient été transférés vers la société de Julien.

Et, chaque mois, un virement de 1 200 euros revenait vers son compte personnel.

Elle sentit son estomac se nouer.

Pendant tout ce temps, Julien lui avait répété qu’il traversait des difficultés financières, qu’il fallait limiter les dépenses et qu’elle devait contribuer davantage aux frais du foyer.

Il avait même refusé qu’elle remplace sa vieille voiture, en expliquant que leur budget était trop serré.

Pourtant, l’argent du compte joint finançait sa société.

Élodie continua de chercher.

Elle découvrit des paiements pour des restaurants, des séjours à l’étranger, des équipements électroniques et des factures d’une société de location automobile. Certaines dépenses étaient professionnelles, d’autres semblaient personnelles. Elle ne pouvait pas encore déterminer lesquelles étaient justifiées.

Mais un document, daté de onze mois plus tôt, retint son attention.

Il s’agissait d’un courriel adressé à Julien par son comptable.

Le message indiquait que la société connaissait un problème de trésorerie et qu’il fallait régulariser plusieurs mouvements entre le compte professionnel et le compte joint.

La réponse de Julien tenait en deux phrases :

Laisse les virements comme ils sont. Élodie ne vérifie jamais les relevés. Si elle pose des questions, je lui dirai que ce sont des remboursements de frais.

Élodie relut le message.

Une fois.

Deux fois.

Puis elle sentit ses mains devenir froides.

Ce n’était pas simplement une question d’argent.

Il savait ce qu’il faisait.

Il savait qu’elle lui faisait confiance.

Et il avait utilisé cette confiance pour lui présenter leur situation financière d’une manière qui l’arrangeait.

À onze heures, Maître Bernard rappela.

Élodie lui transmit les documents et lui expliqua ce qu’elle venait de découvrir.

L’avocate resta silencieuse quelques instants.

— Ces mouvements doivent être examinés avec prudence. Un virement vers une société n’est pas automatiquement une fraude, et nous devons comprendre le statut de votre compte joint, les accords que vous aviez conclus et l’utilisation réelle des fonds. Mais le courriel que vous avez trouvé est important. Conservez-le dans son format original.

— Est-ce que cela change quelque chose pour l’appartement ?

— Pas directement quant à la propriété, qui découle de l’acte notarié. En revanche, les contributions de chacun, les éventuelles créances entre vous et les mouvements de fonds pourraient avoir des conséquences dans le règlement de votre séparation. Il faut distinguer chaque question.

Élodie apprécia cette précision.

Elle ne voulait pas gagner en inventant des accusations. Elle voulait savoir ce qui lui appartenait réellement, ce qu’elle avait payé et ce qu’elle pouvait réclamer légalement.

— Que dois-je faire maintenant ?

— Ne confrontez pas votre mari avec les documents avant que nous ayons terminé l’analyse. Faites une copie sécurisée de vos relevés, gardez les factures et ne déplacez pas l’argent du compte joint sans conseil préalable. Je vais préparer une demande formelle de communication des pièces financières.

Après avoir raccroché, Élodie resta assise devant son écran.

Elle pensa à toutes les fois où elle avait renoncé à quelque chose pour aider Julien.

Le voyage qu’elle avait annulé parce qu’il disait devoir rembourser un fournisseur. Le mobilier qu’elle avait acheté d’occasion pour économiser. Les soirées passées à vérifier les factures du foyer pendant qu’il travaillait tard.

Elle ne regrettait pas d’avoir participé à leur vie commune.

Ce qui lui faisait mal, c’était d’avoir cru qu’ils construisaient quelque chose ensemble alors que lui semblait considérer chaque sacrifice comme une ressource à exploiter.

À midi, elle reçut un message de Mireille, sa belle-mère.

Julien m’a expliqué ce que tu as fait. Tu ne peux pas changer les serrures et empêcher un homme d’entrer chez lui. Tu dois penser à votre mariage au lieu de chercher à l’humilier.

Élodie fixa l’écran.