Elle avait les cheveux attachés à la hâte, le visage fatigué et les traits plus fins que dans son souvenir.
Mais ses yeux étaient toujours les mêmes.
Lorsqu’elle le vit, elle ne sursauta pas.
Elle ne pleura pas non plus.
Elle se contenta de resserrer doucement sa couverture autour du nourrisson.
— Tu es venu.
Julien s’arrêta à quelques mètres d’elle.
— Claire…
Son prénom se brisa dans sa bouche.
Il regarda les bébés.
L’une des petites filles avait les mêmes sourcils que lui. Un des garçons fronçait le nez en dormant, exactement comme il le faisait lorsqu’il était concentré.
Ces ressemblances lui firent plus mal que n’importe quelle accusation.
— Est-ce que… est-ce que ce sont vraiment mes enfants ?
Claire le regarda longuement.
— Oui.
Il ferma les yeux.
— Pourquoi quatre ?
Elle eut un sourire triste.
— Parce que la médecine nous a parfois réservé des surprises. Lors de notre dernière tentative, plusieurs embryons se sont développés. Les médecins nous avaient expliqué les risques, et nous avons été suivis de très près. La grossesse a été difficile, mais les quatre sont là.
Elle baissa les yeux vers le bébé dans ses bras.
— Ils s’appellent Léa, Emma, Gabriel et Nathan.
Julien répéta leurs prénoms à voix basse, comme s’il essayait de les graver dans sa mémoire.
— Je ne savais pas…
— Tu ne savais pas parce que tu n’as pas attendu.
La phrase était calme. C’était ce qui la rendait si douloureuse.
Claire poursuivit :
— Dix-huit jours après notre dernière tentative, j’ai reçu le résultat positif. J’ai d’abord cru à une erreur. J’ai appelé le centre médical pour vérifier. Puis j’ai essayé de te joindre.
Julien sentit ses mains devenir moites.
— Je n’ai jamais reçu tes appels.
— Je sais. J’ai aussi envoyé deux courriels à ton adresse personnelle. Le premier n’a jamais été ouvert. Le second m’est revenu après que ton assistante m’a expliqué que tu ne souhaitais plus être contacté par moi.
Il baissa la tête.
— J’aurais dû vérifier.
— Oui.
Elle ne chercha pas à adoucir la réponse.
— Ensuite, les médecins m’ont annoncé que la grossesse était multiple. J’ai eu peur. Pas seulement pour les bébés. J’avais peur de devoir traverser tout cela seule. Alors j’ai écrit une lettre.
Julien releva les yeux.
— Une lettre ?
Claire désigna un tiroir près de la fenêtre.
— Je l’ai envoyée à ton ancienne adresse professionnelle, celle que tu utilisais avant de déménager ton siège social. Le courrier m’a été retourné. Je l’ai gardée.
Sophie apporta une enveloppe jaunie.
Le nom de Julien était inscrit dessus, de la main de Claire.
Il la prit avec précaution.
À l’intérieur, une feuille portait quelques lignes.
Julien,
Je ne sais pas si tu liras un jour cette lettre. Je suis enceinte. Nous avons réussi, même si tu n’es plus là pour le voir.
Je ne te demande pas de revenir. Je ne te demande pas de m’aimer de nouveau. Je veux simplement que tu saches que l’enfant que nous avons tant attendu existe.
Si tu souhaites être son père, tu peux me contacter. Si tu ne le souhaites pas, je ne forcerai personne à rester dans ma vie.
Mais je ne laisserai jamais notre enfant croire qu’il n’a pas été désiré.
Claire.
Julien relut la lettre trois fois.
Puis il s’assit, incapable de soutenir son propre poids.
— Je t’ai abandonnée, murmura-t-il.
Claire ne répondit pas immédiatement.
Le bébé contre elle remua légèrement. Elle lui caressa le dos avec une tendresse instinctive, puis leva les yeux vers Julien.
— Oui.
Il essuya ses joues.
— Je suis tellement désolé.
— Je te crois peut-être sincère, Julien. Mais tes excuses ne peuvent pas me rendre les nuits à l’hôpital. Elles ne peuvent pas effacer les moments où j’ai eu peur que l’un d’eux ne survive pas. Et elles ne peuvent pas me faire oublier que tu m’as quittée en me faisant croire que je ne valais plus rien parce que je n’arrivais pas à te donner un enfant.
Julien resta silencieux.
Il aurait voulu lui expliquer qu’il avait souffert lui aussi. Qu’il avait été jaloux des familles qu’il croisait. Qu’il avait honte de son incapacité à accepter l’incertitude.
Mais pour la première fois, il comprit que sa souffrance n’excusait pas la cruauté qu’il lui avait infligée.
— Est-ce que je peux les prendre dans mes bras ? demanda-t-il finalement.
Claire observa les quatre bébés.
— Pas aujourd’hui.
Il accusa le coup, mais ne protesta pas.
— D’accord.
— Tu ne les connais pas. Ils ne te connaissent pas. Ils ont besoin de stabilité, pas d’un homme qui débarque après un an d’absence parce qu’il vient de découvrir ce qu’il a perdu.
Julien acquiesça lentement.
— Alors dis-moi ce que je dois faire.