Claire secoua la tête.
— C’est à toi de le découvrir. Je ne vais pas te préparer un mode d’emploi pour devenir leur père.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Julien ne retourna pas auprès de Camille.
Leur mariage, célébré devant des centaines de personnes, n’avait pas résisté à la première vérité que Julien n’avait pas pu contrôler. Camille lui annonça qu’elle ne souhaitait pas poursuivre leur relation. Elle lui reprocha de l’avoir entraînée dans une histoire dont elle ignorait une partie essentielle, mais elle finit par reconnaître qu’elle avait elle aussi préféré croire à une version des faits qui l’arrangeait.
Julien ne chercha pas à la retenir.
Il reprit son travail, mais quelque chose avait changé. Il cessa de prolonger ses journées pour éviter de rentrer chez lui. Il recommença à consulter un psychologue, non pour obtenir une excuse à son comportement, mais pour comprendre pourquoi il avait fait de la paternité une mesure de sa valeur et de celle de sa femme.
Il prit également rendez-vous avec un avocat spécialisé en droit de la famille afin de connaître ses responsabilités et les démarches nécessaires pour reconnaître officiellement les enfants, dans le respect de la situation de Claire.
Il ne réclama pas leur garde.
Il ne menaça pas Claire.
Il ne demanda pas à ses avocats de lui envoyer des mises en demeure.
Il proposa simplement de contribuer aux dépenses des enfants et de participer, lorsque Claire le jugerait possible, à leur vie quotidienne.
Au début, elle accepta uniquement les échanges écrits concernant leur santé et leurs besoins matériels.
Julien s’y tint.
Il apprit que Léa avait du mal à s’endormir sans être bercée, qu’Emma souriait lorsqu’elle entendait de la musique, que Gabriel adorait serrer les doigts de Sophie et que Nathan avait tendance à se réveiller juste au moment où les autres se rendormaient.
Il découvrit aussi que quatre nourrissons ne représentaient pas quatre fois le travail, mais une fatigue que les chiffres ne savaient pas mesurer.
Un samedi, Claire lui proposa de venir pendant une heure.
— Tu pourras rester dans le salon. Je serai là.
Julien arriva vingt minutes en avance, avec un sac contenant des couches, des vêtements et quelques livres pour bébés. Il avait demandé à Claire ce dont elle avait réellement besoin, au lieu d’acheter des cadeaux coûteux pour se donner bonne conscience.
Lorsqu’il entra, les quatre enfants étaient réveillés.
Il s’approcha du berceau avec une prudence presque maladroite.
— Bonjour, Léa. Bonjour, Emma. Bonjour, Gabriel. Bonjour, Nathan.
Aucun ne répondit, évidemment.
Mais Gabriel agita les bras et poussa un petit cri.
Julien se mit à rire, les yeux humides.
— Je crois qu’il a un avis sur ma présentation.
Claire esquissa un sourire.
C’était la première fois depuis longtemps qu’ils partageaient un instant qui ne se terminait pas par une dispute ou une blessure.
Julien ne demanda pas à embrasser Claire.
Il ne lui parla pas de leur ancien mariage.
Il resta simplement là, changeant une couche sous les indications de Sophie, réchauffant un biberon et apprenant à soutenir la tête d’un bébé sans trembler.
Quand l’heure fut écoulée, il se leva.
— Merci de m’avoir laissé venir.
Claire le raccompagna jusqu’à la porte.
— Ne me remercie pas comme si tu avais gagné quelque chose. Tu as quatre enfants. Tu as une responsabilité envers eux. Ce n’est pas une faveur que je te fais.
— Je comprends.
Elle le regarda avec sérieux.
— Alors montre-le-moi. Pas pendant une semaine. Pas jusqu’à ce que tu te sentes moins coupable. Sur la durée.
Julien acquiesça.
— Je le ferai.
Cette fois, il ne demanda pas qu’on le croie sur parole.
Quatre mois plus tard, Julien était assis dans la salle d’attente d’un cabinet de pédiatrie à Lyon.
Il n’y avait ni photographes, ni champagne, ni invités célèbres.
Seulement des parents fatigués, des poussettes encombrantes et des jouets en plastique.
Claire arriva avec les enfants, accompagnée de Sophie. Julien se leva immédiatement pour l’aider à installer la poussette.
— Comment s’est passée leur dernière nuit ? demanda-t-il.
— Nathan a décidé que trois heures du matin était une heure idéale pour faire la conversation, répondit Claire.
Julien sourit.
— Il tient peut-être de moi.
— Ne prends pas toutes leurs mauvaises habitudes à ton compte.
Ils échangèrent un regard, et un rire discret leur échappa.
Ce n’était pas un retour en arrière.
Claire ne portait plus son alliance. Julien non plus.
Ils ne redevenaient pas un couple. Il n’y avait aucune promesse de réconciliation, aucun projet de reconstruire la maison de Saint-Cloud ni de faire comme si leur histoire n’avait jamais été brisée.
Il y avait simplement quatre enfants, deux adultes qui apprenaient à se parler autrement et une confiance qui ne pouvait se bâtir qu’à petits pas.
Avant de repartir, Julien s’arrêta devant Claire.