Gérard regarda les deux cafés que Thomas venait de poser sur la table.

— Bonjour, papa ! Je t’ai pris ton habituel. Sans sucre, bien serré.

Thomas retira son manteau, embrassa son père sur le front et sortit une chemise cartonnée de sa sacoche.

— J’ai aussi apporté les documents dont je t’ai parlé. Ce serait bien qu’on règle ça aujourd’hui. Tu sais, avec tes vertiges, je préférerais que tu n’aies plus à t’occuper de toute cette paperasse.

Gérard contempla le café.

Pendant trois mois, il avait interprété ces gestes comme des preuves d’amour. Depuis la mort d’Anne, son fils venait le voir tous les matins. Il lui apportait son café, vérifiait ses médicaments et insistait pour l’accompagner à ses rendez-vous médicaux.

Il avait pris cette sollicitude pour un refuge.

À présent, chaque souvenir prenait une autre couleur.

— Qu’est-ce que tu veux que je signe ? demanda-t-il.

Thomas ouvrit la chemise.

— Une délégation de pouvoirs. Rien de définitif. Je pourrai gérer les opérations courantes de Morel Logistique pendant que tu te reposes. Tu garderas tes parts, évidemment.

— Et si je refuse ?

Le sourire de Thomas se crispa une fraction de seconde.

— Papa, tu ne peux pas continuer comme ça. Tu oublies des rendez-vous, tu as des vertiges. Tu as besoin d’aide, que tu le veuilles ou non.

Gérard posa les mains à plat sur la table.

— Tu as peut-être raison. Mais je ne signerai rien aujourd’hui.

Thomas resta immobile.

— Tu as parlé à quelqu’un ?

— Pourquoi cette question ?

— Parce que tu ne m’as jamais répondu comme ça.

Son regard glissa vers les deux tasses. Il en prit une et la rapprocha de son père.

— Bois ton café avant qu’il refroidisse.

Gérard sentit son estomac se contracter. Il repensa à Camille, à ses chevilles gonflées, à son lit de fortune dans l’arrière-salle du bistrot. Il pensa surtout à cette question qu’elle lui avait posée la veille : depuis quand buvait-il les cafés apportés par Thomas ?

Il repoussa doucement la tasse.

— Je n’en veux pas.

Thomas cessa de sourire.

— Depuis quand tu ne bois plus ton café ?

— Depuis que je n’en ai pas envie.

— Tu deviens vraiment difficile à vivre.

Ces quelques mots suffirent à confirmer que quelque chose avait changé. Non pas chez Gérard, mais dans la manière dont Thomas le regardait lorsqu’il cessait d’obéir.

Le père se leva lentement.

— Je vais prendre une douche. Laisse les documents ici. Je les ferai examiner.

— Par qui ?

— Par quelqu’un de compétent.

Thomas referma brusquement la chemise.

— Tu n’as pas besoin d’un avocat pour chaque décision familiale !

— Et toi, tu n’as pas besoin de ma signature pour chaque décision de l’entreprise.

Un silence lourd tomba entre eux.

Thomas finit par ranger les papiers.

— Très bien. Réfléchis. Mais ne viens pas me reprocher de vouloir t’aider quand il sera trop tard.

Il prit son manteau et partit.

Gérard attendit que la porte se referme avant de sortir son téléphone. Ses doigts tremblaient.

Il n’appela pas immédiatement Camille. Il appela d’abord son médecin, puis un avocat qu’il connaissait depuis plus de vingt ans. Il expliqua ses symptômes, les documents présentés par son fils et ses soupçons concernant les cafés.

Son médecin lui demanda de ne plus consommer aucune boisson ou préparation apportée par Thomas et organisa une évaluation médicale urgente. Il lui recommanda également de se rendre aux urgences si les vertiges ou les troubles de la mémoire s’aggravaient.

L’avocat, lui, fut catégorique sur un point :

— Ne tentez pas de piéger votre fils et ne manipulez aucun document. Si vous soupçonnez une intoxication ou une fraude, il faut préserver les éléments et laisser les professionnels faire leur travail.

Gérard acquiesça.

— Et Camille ?

— Si elle est en danger, il faut s’assurer qu’elle est en sécurité. Nous traiterons séparément les questions de l’entreprise, des comptes et de votre situation personnelle.

Pour la première fois, Gérard sentit qu’il pouvait agir sans improviser.

Il se rendit ensuite au Bistrot des Voyageurs, accompagné d’un chauffeur de l’entreprise. Lorsqu’il entra dans la réserve, Camille était assise sur le lit pliant, occupée à plier de minuscules vêtements.

Elle leva brusquement la tête.

— Vous ne devriez pas être ici.

— Je sais. Mais je voulais te dire que je n’ai pas bu le café.

Camille ferma les yeux quelques secondes, comme si elle retenait un sanglot.

— Merci.

— Mon médecin va m’examiner. Et mon avocat va regarder les documents que tu as conservés. Je ne peux pas encore te promettre que tout ira bien, mais je ne vais plus faire comme si je n’avais rien entendu.

Elle posa les vêtements sur ses genoux.

— Gérard, je dois vous dire quelque chose d’autre.