— Elle travaillait au service comptable. L’origine et la régularité de chaque pièce seront examinées. Si certains documents ont été obtenus de manière irrégulière, les professionnels le détermineront. Mais cela ne fait pas disparaître les opérations qu’ils décrivent.
Thomas se leva.
— Tu ne comprends rien. J’ai passé des années à travailler pour cette entreprise. J’ai toujours été celui qui répondait présent. Après la mort de maman, j’ai tout pris en charge pendant que tu restais enfermé dans ton chagrin.
Gérard ne répondit pas immédiatement.
Une part de lui savait que Thomas avait réellement été présent après la mort d’Anne. Il avait organisé les obsèques, accompagné son père dans les démarches et passé de longues soirées à ses côtés.
C’était précisément ce qui rendait la situation si douloureuse.
Les mensonges ne venaient pas d’un inconnu. Ils venaient de l’homme auquel Gérard avait confié ses clés, ses comptes et une partie de sa vie.
— Je reconnais ce que tu as fait pour moi après la mort de ta mère, dit-il enfin. Mais cela ne te donne pas le droit de disposer de mon entreprise, de me faire signer des documents sous pression ou de traiter Camille comme tu l’as fait.
— Tu choisis une étrangère contre ton propre fils ?
— Je choisis de vérifier les faits avant de choisir qui croire.
Thomas se pencha vers lui.
— Tu vas regretter cette décision.
— Peut-être. Mais je préfère regretter une décision que j’ai prise en connaissance de cause plutôt que de continuer à fermer les yeux.
La sonnette retentit.
Deux enquêteurs, accompagnés d’un officier de police judiciaire, se présentèrent à la porte. Ils souhaitaient entendre Gérard et lui expliquer les prochaines étapes de leurs vérifications.
Thomas recula d’un pas.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Gérard se leva.
— Ce sont les personnes que j’ai contactées parce que j’ai des raisons sérieuses de m’inquiéter.
Les enquêteurs demandèrent à Thomas de rester disponible pour la suite de la procédure. Ils lui expliquèrent que les éléments financiers et les soupçons concernant la santé de son père devaient être examinés séparément, selon les règles applicables.
Thomas protesta. Il affirma que Camille cherchait à détruire son mariage et que son père était manipulé.
Les enquêteurs ne tranchèrent pas sur place. Ils recueillirent les déclarations et poursuivirent les investigations.
Mais, lorsque Thomas quitta la maison, il n’emporta aucun document à signer.
Et pour Gérard, c’était déjà un premier changement.
Le jour où Camille accoucha
Deux semaines plus tard, alors que l’enquête suivait son cours, Camille ressentit les premières contractions.
Mireille l’accompagna à la maternité. Gérard, prévenu par téléphone, arriva peu après, encore essoufflé d’avoir traversé le parking.
Camille le regarda depuis son lit.
— Vous n’étiez pas obligé de venir.
— Je sais.
— Vous avez votre entreprise à gérer.
— L’entreprise peut attendre quelques heures.
Il s’assit près de la porte, laissant à Camille l’espace dont elle avait besoin. Il ne voulait pas s’imposer dans un moment qui appartenait d’abord à elle et à son enfant.
Les heures suivantes furent longues. Gérard attendit dans le couloir avec Mireille, les mains jointes, incapable de lire les messages qui arrivaient sur son téléphone.
Enfin, une sage-femme apparut.
— Tout s’est bien passé. Camille a donné naissance à un petit garçon. Ils vont bien tous les deux.
Gérard sentit ses jambes faiblir.
Un petit garçon.
Son petit-fils.
Il avait imaginé cette journée tant de fois, avant que tout ne s’effondre. Il s’était vu préparer une chambre, acheter un berceau, apprendre à changer une couche en prétendant qu’il avait oublié comment faire.
Puis il avait cru que Camille était partie avec l’argent et qu’elle ne voulait plus entendre parler de sa famille.
Il avait presque perdu ces moments avant même qu’ils existent.
Quand Camille accepta de le recevoir, il entra doucement dans la chambre.
Le bébé dormait contre elle, enveloppé dans une couverture claire.
— Il s’appelle Gabriel, dit-elle.
Gérard s’approcha sans toucher l’enfant.
— C’est un très beau prénom.
Camille leva les yeux vers lui.
— Je ne sais pas encore ce qui va se passer avec Thomas. Je ne veux pas que Gabriel grandisse au milieu des disputes.
— Tu as raison. Les décisions concernant ton fils doivent être prises en pensant à sa sécurité et à son bien-être. Nous laisserons les professionnels t’accompagner. Je ne te demanderai jamais de retourner auprès de Thomas pour préserver les apparences.
Elle resta silencieuse un moment.
— Je ne peux pas vous promettre que je vous ferai confiance comme avant.
— Je ne te le demande pas.
Gérard contempla le petit visage endormi.
— Je voudrais seulement avoir le droit de lui montrer, avec le temps, que son grand-père peut être quelqu’un de fiable.
Camille regarda Gabriel, puis hocha lentement la tête.