Il s’assit face à elle.

— Je t’écoute.

— Quand Thomas m’a mise dehors, il m’a dit que vous aviez accepté que je parte. Il m’a affirmé que vous ne vouliez plus me voir, que vous me considériez comme une voleuse.

Gérard baissa les yeux.

— Je n’ai jamais dit ça.

— Je le sais maintenant. Mais à l’époque, je ne savais plus qui croire. Il avait bloqué mes comptes, coupé mon téléphone et récupéré les clés de la voiture. J’étais enceinte, sans argent, et je pensais qu’il avait convaincu toute sa famille que j’étais folle.

Elle porta une main à son ventre.

— J’ai essayé de tenir jusqu’à ce que le bébé naisse. Je ne voulais pas vous entraîner dans cette histoire si vous ne me croyiez pas.

Gérard sentit ses yeux le piquer.

— Tu n’aurais jamais dû avoir à te débrouiller seule.

Il ne lui demanda pas de lui pardonner. Il savait qu’une excuse ne réparerait pas les nuits passées dans une voiture froide, ni les humiliations, ni la peur de mettre au monde un enfant sans savoir où dormir.

Il lui proposa simplement de financer, par une voie claire et indépendante de Thomas, un hébergement adapté à sa grossesse. Camille accepta après avoir consulté une assistante sociale. Elle voulait un endroit sûr, un suivi médical et la possibilité de continuer à travailler lorsqu’elle le pourrait.

Elle ne voulait pas être achetée.

Gérard le comprit.

— Tu n’as pas à me remercier, lui dit-il.

— Je ne vous remercie pas encore, répondit-elle avec un faible sourire. Je vous laisse l’occasion de faire ce que vous venez de promettre.

Pour la première fois depuis des mois, Gérard sourit lui aussi.

— C’est juste.

Les examens qui changèrent tout

Le lendemain, Gérard se rendit à l’hôpital pour une évaluation médicale complète.

Les médecins ne se contentèrent pas de mettre ses symptômes sur le compte du deuil ou de l’âge. Ils étudièrent ses traitements, ses antécédents et les causes possibles de ses vertiges et de ses troubles de mémoire. Des examens furent réalisés, et son médecin demanda que toute suspicion d’exposition à une substance soit évaluée selon les procédures médicales appropriées.

Les premiers résultats ne permirent pas d’établir immédiatement une intoxication. Certains produits sont difficiles à détecter selon le délai écoulé, la nature de la substance et les prélèvements disponibles. Mais les médecins estimèrent que ses symptômes méritaient une investigation sérieuse.

Gérard remit aux enquêteurs les informations dont il disposait : les dates de ses malaises, les habitudes de Thomas, les documents apportés pour signature et les déclarations de Camille concernant les comprimés.

Il ne prétendit pas savoir ce que son fils avait mis dans les cafés.

Il savait seulement qu’il ne pouvait plus prendre le risque de les boire.

Parallèlement, l’avocat de Gérard demanda une analyse indépendante des comptes de Morel Logistique. Les factures signalées par Camille furent comparées aux contrats, aux bons de livraison et aux relevés bancaires.

Très vite, plusieurs incohérences apparurent.

Trois sociétés avaient facturé des prestations de conseil et de transport qui ne correspondaient pas aux opérations enregistrées dans les entrepôts. Certaines factures portaient des références identiques, alors que les montants et les dates différaient. Plusieurs paiements avaient été autorisés au moyen de procédures internes inhabituelles.

Les enquêteurs examinèrent également les liens entre ces sociétés et Inès Valmont.

Les soupçons de Camille n’étaient donc pas de simples accusations formulées dans un moment de colère. Ils reposaient sur des éléments vérifiables.

Mais il restait à établir qui avait organisé les opérations, qui les avait validées et où l’argent avait été transféré.

Gérard demanda que les pièces comptables originales soient préservées, que les accès sensibles soient sécurisés et que les contrôles soient renforcés, sans interrompre le fonctionnement de l’entreprise.

Il ne voulait pas que les salariés paient pour les actes éventuellement commis par les dirigeants.

Ces salariés avaient travaillé avec lui pendant des années. Certains avaient commencé comme chauffeurs, d’autres comme manutentionnaires. Il connaissait leurs prénoms, leurs familles, les difficultés qu’ils avaient traversées.

Il n’allait pas laisser quatre-vingt-dix personnes dépendre d’une guerre familiale menée à huis clos.

Le piège se referme sur Thomas

Trois jours plus tard, Thomas revint au domicile de son père.

Cette fois, il ne portait ni café ni fleurs.

— Tu as fait examiner les comptes, dit-il sans même s’asseoir.

Gérard le regarda.

— Oui.

— Tu as engagé un avocat contre moi ?

— J’ai engagé un avocat pour protéger mes droits et ceux de l’entreprise.

Thomas eut un rire nerveux.

— C’est Camille, n’est-ce pas ? Elle t’a raconté ses histoires. Tu as toujours eu un faible pour elle.

— Elle m’a montré des documents. Les vérifications ont commencé.

— Des documents qu’elle a volés dans mon bureau !