— Alors commencez par tenir vos promesses.

— C’est ce que je compte faire.

La vérité ne se répare pas en un jour

Les mois qui suivirent apportèrent des réponses, mais pas toutes celles que Gérard aurait souhaité obtenir immédiatement.

L’audit confirma l’existence de paiements injustifiés et de plusieurs opérations dont les justificatifs étaient insuffisants ou incohérents. Les enquêteurs approfondirent les liens entre les sociétés concernées, Thomas et Inès Valmont.

Les soupçons concernant une éventuelle substance administrée à Gérard firent également l’objet de vérifications. Les éléments médicaux, les déclarations et les autres pièces furent examinés avec prudence. Il ne fut pas possible de conclure à partir des seuls symptômes que Thomas avait empoisonné son père.

Gérard accepta cette incertitude. Il ne voulait pas que sa colère remplace les preuves.

Sur les conseils de son avocat, il mit en place une gouvernance temporaire pour Morel Logistique, avec des contrôles indépendants et une répartition claire des responsabilités. Il conserva les décisions stratégiques qui relevaient de lui, tout en acceptant de l’aide pour les tâches administratives lorsque sa santé l’exigeait.

Il apprit aussi à ne plus cacher ses difficultés.

Lorsqu’il avait un vertige, il le disait. Lorsqu’il ne se souvenait pas d’un détail, il le vérifiait au lieu de prétendre le contraire. Il consulta régulièrement son médecin et suivit les recommandations reçues.

Sa dignité ne dépendait pas de sa capacité à tout faire seul.

Thomas, de son côté, fut écarté de certaines responsabilités pendant que les vérifications se poursuivaient. Il contesta les décisions et nia toute intention criminelle. La procédure suivit son cours, et Gérard refusa de déclarer son fils coupable avant que les faits soient établis.

Il refusa également de lui confier de nouveau les clés de l’entreprise simplement parce qu’ils partageaient le même nom.

Leur relation ne fut pas réparée par une conversation émouvante. Il y eut des silences, des lettres jamais envoyées, des rendez-vous annulés et des tentatives de discussion qui échouèrent.

Gérard aimait toujours son fils.

Mais il comprit que l’amour ne l’obligeait pas à lui donner accès à ses comptes, à sa maison ou à ses décisions.

Camille, elle, s’installa dans un logement stable et reprit progressivement ses démarches professionnelles. Elle s’occupa de Gabriel, apprit à connaître son rythme et reconstruisit sa vie sans devoir demander la permission à Thomas.

Gérard venait voir son petit-fils lorsqu’elle l’y autorisait. Il apportait parfois un petit livre, parfois un vêtement, parfois rien du tout, sinon sa présence.

Il ne parlait pas mal de Thomas devant l’enfant. Il ne voulait pas que Gabriel devienne un argument dans un conflit d’adultes.

Un dimanche, alors que le bébé dormait dans son berceau, Camille lui servit un café.

Gérard eut un mouvement de recul instinctif, puis se força à sourire.

— Excuse-moi. Une mauvaise habitude.

Camille posa la tasse devant lui.

— Celui-ci vient de la cafetière. Je l’ai préparé devant vous.

Il la regarda, puis éclata d’un rire bref.

— Voilà ce que c’est que de perdre confiance.

— Non, répondit-elle doucement. C’est ce qui arrive quand quelqu’un vous apprend à douter de tout.

Elle s’assit en face de lui.

— Il faudra du temps pour que vous retrouviez votre tranquillité.

Gérard hocha la tête.

— Et du temps pour que tu retrouves la tienne.

Il prit une gorgée.

Le café était trop fort, comme celui qu’Anne aimait lui reprocher de boire. Pour la première fois depuis des mois, cette amertume lui rappela simplement un souvenir heureux.

Il ne savait pas encore comment l’histoire avec Thomas se terminerait. Il ne savait pas si son fils reconnaîtrait un jour ce qu’il avait fait, ni si leur relation pourrait être reconstruite.

Mais il savait désormais trois choses.

Il ne signerait plus un document sans l’avoir compris. Il ne confondrait plus la sollicitude avec la preuve de l’honnêteté. Et il n’exigerait plus de Camille qu’elle se taise pour préserver la paix familiale.

Un soir, Gérard retourna seul au Bistrot des Voyageurs. Il s’assit à la table où Anne avait l’habitude de commander sa blanquette. Mireille vint prendre sa commande et lui demanda s’il souhaitait garder sa place habituelle.

— Oui, répondit-il. Mais aujourd’hui, je vais prendre autre chose.

Il commanda deux cafés à emporter : un pour lui, l’autre pour Camille, qui l’attendait chez elle avec Gabriel.

Cette fois, il les avait préparés lui-même, dans la cuisine du bistrot, sous le regard amusé de Mireille.

Lorsqu’il arriva chez Camille, elle ouvrit la porte et regarda les deux gobelets.

— Vous avez vraiment préparé les cafés vous-même ?

— Absolument. Et j’ai même surveillé la machine.

Elle rit.

C’était un rire discret, encore fragile, mais un vrai rire.

Gérard entra, posa les cafés sur la table et se pencha au-dessus du berceau. Gabriel remua les lèvres dans son sommeil.