Colette recula d’un pas.
— Quelle troisième enveloppe ?
Claire verrouilla son téléphone et posa la main sur les deux autres enveloppes encore fermées.
— Celle que papa m’a demandé de ne pas ouvrir seule.
— C’est ridicule ! s’écria Colette en retrouvant soudain sa voix. Tu vas vraiment laisser une avocate décider de ce que tu peux lire dans les affaires de ton propre père ?
— Non. Je vais respecter ses dernières volontés.
Marc tenait toujours le document de la première enveloppe. Il le relisait comme si les mots pouvaient changer sous ses yeux.
— Claire… tu savais pour le contrat de mariage ?
— Bien sûr que je le savais. Nous l’avons signé ensemble chez le notaire, trois semaines avant notre mariage.
— Je pensais que c’était une simple formalité.
— C’était un contrat. Tu l’as signé après avoir demandé toi-même que nos patrimoines restent séparés.
Colette se tourna vers son fils.
— Tu ne m’avais jamais parlé de ça !
— Parce que cela ne te regardait pas, maman.
La phrase surprit jusqu’à Marc lui-même.
Colette ouvrit la bouche, puis la referma. Elle semblait chercher une nouvelle accusation, mais son regard retombait sans cesse sur les enveloppes.
— Et les 96 millions ? demanda-t-elle enfin. Tu prétends que cet argent ne concerne personne d’autre que toi ?
Claire ne répondit pas immédiatement.
Elle s’approcha de la cheminée, redressa la photographie de Jean-Baptiste et retira délicatement un pétale fané posé sur le cadre.
— Mon père a travaillé pendant quarante ans pour construire son entreprise. Il s’est levé avant l’aube, a réparé des canalisations en plein hiver et a économisé chaque centime. Il n’a jamais promis cet argent à Julien. Il ne lui a jamais demandé de devenir riche. Il lui a seulement conseillé de cesser de vivre au-dessus de ses moyens.
— Julien a fait des erreurs ! protesta Colette.
— Des erreurs ? Il a emprunté de l’argent à des gens qu’il ne pouvait pas rembourser. Il a menti à sa femme. Il a utilisé le nom de son entreprise pour obtenir des crédits qu’il n’avait pas les moyens d’assumer. Et chaque fois que quelqu’un refusait de payer à sa place, tu appelais Marc.
— Parce que vous êtes une famille !
Claire se retourna.
— Une famille ne signifie pas qu’une personne doit réparer indéfiniment les choix des autres.
À cet instant, la sonnette retentit.
Colette sursauta.
Marc regarda la porte, puis Claire.
— C’est ton avocate ?
— Oui.
— Tu vas vraiment faire intervenir une avocate dans une affaire familiale ?
Claire soutint son regard.
— Tu as fait intervenir ma belle-mère cinq jours après les obsèques de mon père pour réclamer son argent. Ne me parle pas de préserver le caractère familial de cette affaire.
Elle traversa le couloir et ouvrit la porte.
Maître Sophie Garnier se tenait sur le perron, un porte-documents noir à la main. Avocate en droit patrimonial, elle avait accompagné Jean-Baptiste pendant les dernières années de sa vie pour organiser la transmission de ses biens. Claire la connaissait depuis longtemps et savait qu’elle ne prenait jamais la parole avant d’avoir vérifié les faits.
— Claire, mes condoléances, dit-elle doucement.
— Merci, Sophie.
L’avocate entra, salua brièvement Marc et Colette, puis posa son porte-documents sur la table.
Son regard s’arrêta sur le portrait de Jean-Baptiste, avant de glisser vers les trois enveloppes.
— Je vois que vous avez commencé à lire les documents.
— La première enveloppe contenait le contrat de mariage de Marc et moi, expliqua Claire. La deuxième est toujours fermée. Et la troisième…
— …doit être ouverte en présence des personnes désignées par votre père, termina Sophie.
Colette se redressa.
— Des personnes désignées ? Mais qui est-elle pour décider de ce que nous avons le droit de voir ?
Sophie retira ses gants et les rangea dans son sac.
— Je ne décide pas des droits de chacun, madame Lemoine. Je suis ici pour expliquer les documents, vérifier leur authenticité et veiller à ce que les volontés de monsieur Moreau soient traitées conformément au droit applicable.
— Nous sommes sa famille !
— Claire est sa fille et son héritière désignée dans les documents que j’ai préparés avec lui. Pour le reste, il faudra examiner les pièces.
Colette devint rouge.
— Vous parlez comme si nous étions des étrangers !
Sophie ouvrit son porte-documents.
— Pour l’instant, nous allons parler de faits. Et le premier fait est que personne ne doit emporter, détruire ou modifier les documents laissés par monsieur Moreau.
Elle regarda le cadre posé sur la table.
— Ni les photographies.
Claire sentit ses doigts se crisper. Elle n’avait pas compris à quel point le geste de Colette l’avait blessée avant que l’avocate le remarque.
Sophie se tourna vers elle.