— Il avait identifié des incohérences importantes entre certaines sommes que Julien affirmait devoir et les justificatifs qui avaient été fournis. Il avait également découvert que plusieurs paiements effectués par vous n’avaient pas été utilisés comme cela vous avait été annoncé. Le dossier demande des vérifications supplémentaires avant de conclure à une éventuelle fraude.
Marc s’appuya contre le dossier de sa chaise.
— Ce n’est pas possible.
Claire tourna lentement la tête vers lui.
— Tu étais au courant ?
— Non.
Mais sa réponse avait été trop rapide.
Sophie sortit alors une copie d’un courriel daté de six mois auparavant. L’expéditeur était Marc. Le destinataire, Julien.
Le message ne contenait pas d’aveu explicite, mais une phrase attira immédiatement l’attention de Claire :
Il faut que Claire arrête de poser des questions sur les factures. Si papa découvre que les chiffres ne correspondent pas, il ne nous aidera plus.
Claire relut la phrase.
Puis elle releva les yeux vers son mari.
— « Nous » ?
Marc ne répondit pas.
Colette se leva.
— C’est un message sorti de son contexte !
Sophie ne se laissa pas entraîner dans la dispute.
— Il s’agit d’une copie qui doit être authentifiée et replacée dans son contexte. Je ne vais pas tirer une conclusion définitive à partir d’un seul courriel. Mais il explique pourquoi monsieur Moreau avait demandé que ce dossier soit conservé.
Claire sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Marc, qu’est-ce que tu m’as caché ?
Il passa une main sur son visage.
— Julien m’avait dit qu’il avait besoin d’argent pour sauver son garage. Il m’a montré des factures, des dettes, des contrats. Je pensais qu’il était en train de se noyer et que je devais l’aider.
— Tu m’as demandé de payer.
— Oui.
— Et quand je t’ai demandé les justificatifs, tu m’as dit que je ne faisais pas confiance à ta famille.
Marc baissa les yeux.
— Je voulais éviter que tout le monde explose.
— Alors tu as préféré me faire passer pour la méchante.
Il ne répondit pas.
Sophie continua d’examiner les documents. Elle trouva une note de Jean-Baptiste qui résumait ses préoccupations :
Je ne sais pas si Marc a participé sciemment aux irrégularités de Julien ou s’il a choisi de ne pas voir. Je ne veux pas accuser sans preuve. Mais je veux que Claire dispose des pièces nécessaires pour comprendre ce qu’elle a payé et pour empêcher que cela recommence.
Le texte était clair. Jean-Baptiste ne prétendait pas connaître toutes les réponses. Il avait seulement voulu préserver les éléments qui permettraient de les trouver.
Claire posa les deux mains sur la table.
— Et les 96 millions ? demanda-t-elle. Pourquoi Julien réclame-t-il exactement cette somme ?
Sophie consulta une dernière pièce.
— Selon les documents disponibles, il ne s’agit pas d’une dette unique. Plusieurs créanciers sont concernés, avec des montants et des conditions différents. Certains chiffres avancés par Julien semblent inclure des intérêts, des pénalités et des sommes qui ne sont pas encore justifiées. Il faut faire vérifier chaque créance séparément.
— Donc personne ne peut affirmer aujourd’hui que je dois payer 96 millions ?
— Pas sur la base de ce dossier. Et rien ne permet de dire que cette dette serait la vôtre.
Claire ferma les yeux.
Pendant des années, on lui avait présenté les difficultés de Julien comme des catastrophes immédiates, toujours trop urgentes pour être vérifiées. On avait utilisé les enfants, la maladie, la honte et les liens familiaux pour la pousser à payer avant qu’elle puisse réfléchir.
Son père avait compris le danger.
Il ne lui avait pas laissé une arme pour se venger. Il lui avait laissé des preuves pour qu’elle puisse enfin poser les bonnes questions.
Le lendemain matin, Claire retrouva Sophie dans son cabinet.
Elles passèrent plusieurs heures à organiser les documents, établir une chronologie des versements et identifier les éléments qui nécessitaient une vérification indépendante.
Les conclusions restaient prudentes : certains paiements n’étaient pas suffisamment justifiés, plusieurs documents se contredisaient et des sommes avaient été présentées à Claire comme indispensables alors que leur destination ne pouvait pas être établie.
Il fallait maintenant demander des explications aux personnes concernées, examiner les pièces originales et déterminer si des démarches judiciaires seraient nécessaires.
Claire signa une demande formelle de conservation des documents et autorisa son avocate à prendre contact avec les conseils des créanciers identifiés, sans reconnaître aucune dette en son nom.
Elle refusa toute transaction précipitée.
Elle ne voulait pas que son chagrin devienne une nouvelle occasion pour quelqu’un de lui soutirer de l’argent.
En sortant du cabinet, elle appela Marc.
— Je veux que nous parlions ce soir.
— Tu vas porter plainte contre Julien ?
— Je vais demander que les faits soient vérifiés. Ce n’est pas la même chose.