— Il est déjà au bord du gouffre, Claire.
— Et moi, je suis au bord de quelque chose d’autre. Je suis au bord de la fin de ma patience.
Un long silence suivit.
— Tu veux divorcer ? demanda-t-il enfin.
Claire regarda les voitures passer devant elle.
Elle n’avait pas encore décidé de ce qu’elle ferait de son mariage. Mais elle savait que la question ne pouvait plus être réduite à la somme qu’elle accepterait ou refuserait de verser.
— Je veux que tu me dises la vérité. Toute la vérité. Et je veux que tu acceptes que je prenne mes décisions sans que ta mère ou ton frère interviennent.
— Je ne sais pas si je peux faire ça.
Cette réponse lui fit plus mal que toutes les autres.
— Alors, pour l’instant, nous n’avons plus grand-chose à nous dire.
Elle raccrocha.
Trois jours plus tard, Julien vint à la maison.
Il n’était pas accompagné de sa mère. Il portait un manteau froissé, avait les traits tirés et semblait avoir vieilli de plusieurs années. Il resta sur le seuil jusqu’à ce que Claire lui fasse signe d’entrer.
— Je sais que tu ne veux pas me voir, dit-il.
— Ce n’est pas vrai. Je veux comprendre ce qui s’est passé.
Il regarda la table où les enveloppes avaient été posées.
— Papa a tout laissé ?
— Il a laissé des documents. Ils ne donnent pas toutes les réponses, mais ils permettent de poser les questions nécessaires.
Julien s’assit lentement.
— J’ai fait des erreurs.
— Je le sais.
— Le garage a commencé à perdre de l’argent. J’ai emprunté pour tenir quelques mois. Puis j’ai emprunté pour rembourser les premiers prêts. Je pensais que la situation allait s’améliorer.
Il s’interrompit.
— Et après ?
— Après, j’ai commencé à mentir. À ma femme, à maman, à Marc. Je disais que j’avais besoin de quelques milliers d’euros pour payer un fournisseur, mais parfois l’argent servait à rembourser une autre dette. Parfois, je ne savais même plus comment expliquer les chiffres.
Claire le regarda sans l’interrompre.
— Pourquoi m’avoir parlé de 96 millions ?
Julien baissa la tête.
— Parce que certains créanciers réclament des sommes énormes. Mais je n’ai pas vérifié toutes les pénalités. Mon conseiller m’a dit qu’il fallait examiner les contrats. Maman m’a dit que tu avais de quoi payer.
— Et tu as pensé que mon héritage était la solution.
— Oui.
Il avala difficilement sa salive.
— Je ne vais pas prétendre que je n’ai pas profité de toi. Chaque fois que tu m’aidais, je me disais que je pourrais me remettre à flot et te rembourser. Puis je repoussais le moment de te dire que je n’y arrivais pas.
— Tu savais que tu me mentais ?
— Pas au début. Mais à la fin, oui.
Claire sentit la colère remonter, froide et nette.
— Tu m’as laissée croire que je sauvais une entreprise, alors que tu me demandais de financer un système que tu ne contrôlais plus.
— Oui.
— Et Marc savait-il que les chiffres étaient faux ?
Julien resta longtemps silencieux.
— Il savait que certains documents ne correspondaient pas exactement à la réalité. Je lui avais dit que je les corrigerais. Il a voulu croire que je le ferais.
— Il m’a demandé de payer sans me le dire.
— Je sais.
Claire posa les mains sur ses genoux.
— Julien, je ne vais pas te donner 96 millions. Je ne vais pas non plus payer une dette que je ne comprends pas. Mais je suis prête à financer une consultation indépendante pour que tu connaisses exactement ta situation et les solutions légales possibles. Pas davantage. Et ce ne sera pas un chèque remis à toi ou à ta mère. Ce sera un accompagnement professionnel, avec un objectif défini.
Julien releva les yeux.
— Tu m’aiderais encore ?
— Je te donnerais une chance de regarder la réalité en face. Ce n’est pas la même chose que de te sauver de toutes les conséquences.
Il hocha lentement la tête.
— Je comprends.
— Et si les vérifications révèlent des actes répréhensibles, il faudra les traiter comme tels. Je ne protégerai personne en échange de promesses.
Julien accepta.
Pour la première fois, il ne réclama pas une somme immédiate. Il ne parla pas de la souffrance de ses enfants pour forcer Claire à céder. Il ne demanda pas à sa sœur de prouver son amour par un virement.
Il repartit avec les coordonnées de l’avocate et la liste des documents qu’il devait réunir.
Claire ne savait pas s’il tiendrait parole. Mais, pour la première fois, elle avait posé une limite sans transformer cette limite en menace.
Colette, en revanche, ne renonça pas immédiatement.