— Il a été manipulé, finit par déclarer Colette. Il était malade. Claire a dû lui mettre des idées dans la tête.

L’avocate releva les yeux.

— Madame, les dispositions ont été préparées et signées avant les derniers mois de la maladie de monsieur Moreau. Les documents ont été établis avec les vérifications nécessaires. Si vous contestez le testament, il existe des procédures pour le faire examiner. Mais vous ne pouvez pas simplement déclarer qu’il a été manipulé parce que ses décisions ne vous conviennent pas.

— Je ne laisserai pas Julien se retrouver sans rien !

— Julien est un adulte, répondit Claire. Il a une femme, deux enfants et des choix à assumer. Ce n’est pas à moi de garantir indéfiniment le résultat de ses décisions.

Marc se leva.

— Claire, écoute-moi. Je sais que Julien a fait beaucoup de bêtises. Mais il y a des gens qui le menacent. Sa femme a peur. Les enfants ne comprennent pas ce qui se passe. Si tu pouvais simplement avancer l’argent nécessaire pour régler la dette la plus urgente…

Claire le regarda avec une lassitude profonde.

— Combien ?

Marc hésita.

— Quatre-vingt-seize millions.

Sophie referma lentement le dossier.

— Cette somme est considérable. Avant toute discussion, il faudrait connaître les créanciers, les contrats, les intérêts, les garanties et la nature exacte des dettes. Aucune décision ne doit être prise sous la pression d’une menace.

— Vous ne comprenez pas ! s’emporta Marc. Si on ne paie pas, tout peut s’effondrer !

— Alors il faut examiner la situation avec des professionnels compétents, répondit Sophie. Pas transférer une somme aussi importante à la hâte, sans vérification.

Claire observa son mari.

Elle connaissait cette expression : la panique, puis la supplication, puis l’espoir qu’elle céderait parce qu’elle ne supportait pas de voir quelqu’un souffrir.

Pendant des années, cette expression avait suffi.

Elle avait payé une dette de Julien après la fermeture de son garage. Elle avait financé une partie de ses frais juridiques lorsqu’il avait été poursuivi par un fournisseur. Elle avait même accepté de vendre des placements personnels pour éviter que Marc ne se dispute avec sa mère.

Chaque fois, on lui avait promis que ce serait la dernière.

— Je ne vais pas donner 96 millions à Julien, dit-elle.

Marc ferma les yeux.

— Alors tu le laisses tomber.

— Non. Je refuse de confondre l’aider avec lui donner tout ce qu’il réclame.

Elle se tourna vers Sophie.

— Si Julien souhaite une aide, je veux que sa situation soit examinée par un conseiller indépendant. S’il existe des solutions légales pour protéger ses enfants, je veux les connaître. Mais aucun argent ne sera versé sans documents vérifiés, sans objectif précis et sans que je puisse décider librement.

— C’est une position raisonnable, répondit l’avocate.

Colette secoua la tête.

— Tu parles comme une étrangère, Claire. Ton père t’a laissé une fortune et tu refuses de sauver ton propre beau-frère.

Claire la regarda droit dans les yeux.

— J’ai déjà essayé de le sauver. Plusieurs fois. Mais à chaque fois que je payais, vous me demandiez davantage, et Julien n’avait aucune raison de changer. Ce n’est pas de la cruauté que de mettre fin à ce système.

Colette se rassit brusquement.

Elle n’avait pas de réponse.

Il restait la troisième enveloppe.

Sophie la prit avec précaution. Le cachet était intact. Sur le devant, Jean-Baptiste avait écrit :

À ouvrir en présence de Claire et de Maître Garnier. Si Marc ou Colette réclament l’argent avant que Claire ait pu faire son deuil, lire ce document avant toute discussion financière.

Le visage de Marc se décomposa.

— Il savait donc que nous viendrions ?

— Il savait que des tensions financières existaient, répondit Sophie. Il voulait que sa fille ait les moyens de prendre ses décisions sans être précipitée.

Elle ouvrit l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvaient un relevé de compte, plusieurs copies de courriels, un document bancaire et une note signée de Jean-Baptiste.

Sophie parcourut les premières pages. Son expression changea, mais elle ne dit rien immédiatement.

— Qu’y a-t-il ? demanda Claire.

L’avocate posa le relevé devant elle.

— Votre père avait demandé un audit de certains mouvements financiers liés à des prêts que vous aviez consentis à Julien au cours des dernières années. Il avait aussi fait vérifier plusieurs documents que vous lui aviez transmis lorsque vous cherchiez à comprendre où était passé l’argent.

Claire se figea.

Elle avait effectivement envoyé à son père quelques relevés et contrats, mais seulement après avoir découvert que Julien lui avait présenté des factures contradictoires. Jean-Baptiste lui avait conseillé de ne plus verser d’argent tant que les documents n’étaient pas clarifiés.

— Il avait découvert quelque chose ?

Sophie choisit ses mots avec soin.