— Nous avons identifié plusieurs virements vers une société de conseil qui avait travaillé avec votre ancien associé. Les mouvements remontent à la période précédant votre séparation. Nous devons vérifier leur origine et déterminer qui les a autorisés.

Marc se tut.

Trois ans plus tôt, il avait soupçonné Antoine d’avoir dissimulé certaines dépenses. Mais les documents disponibles à l’époque ne permettaient pas de prouver une fraude. Le conflit s’était terminé par une séparation professionnelle et un accord confidentiel.

Claire, elle, avait géré une partie des archives administratives.

— Vous pensez qu’elle a participé aux opérations ? demanda Marc.

— Nous ne tirons pas encore de conclusion. Les documents retrouvés doivent être authentifiés, et nous devons entendre les personnes concernées.

Après avoir raccroché, Marc resta longtemps devant la fenêtre.

Il comprenait maintenant pourquoi Claire avait paniqué en découvrant que Camille avait vu les fichiers. Mais cette découverte ne changeait rien à la question essentielle : pourquoi avait-elle choisi de faire taire sa fille au lieu de la protéger ?

Et il restait une autre question, plus difficile encore.

Pourquoi Camille avait-elle attendu si longtemps avant de raconter ce qu’elle avait vécu ?

La réponse vint le soir même, lorsque la petite fut suffisamment éveillée pour parler un peu plus longtemps.

Marc était assis à côté de son lit. Il lui lisait une histoire quand elle l’interrompit.

— Papa ?

— Oui, mon cœur ?

— Si je te raconte quelque chose, tu ne vas pas être fâché ?

Il posa le livre.

— Je peux être inquiet. Je peux être triste. Mais tu n’as pas à cacher la vérité pour protéger mes sentiments.

Camille fixa le drap.

— La première nuit, j’ai eu mal. Maman m’a donné une gomme rose pour dormir. Après, j’étais très fatiguée. Je me suis réveillée et j’avais encore mal.

Marc sentit sa colère remonter, mais il s’efforça de garder une voix douce.

— Tu te souviens de ce qu’elle t’a dit ?

— Elle m’a dit que je devais dormir parce qu’elle avait des choses importantes à faire. J’ai demandé mon téléphone, mais elle l’a pris. Alors j’ai utilisé ma tablette.

— Et la vidéo ?

— Je voulais que tu saches que je n’inventais pas. Maman disait que je faisais des histoires.

Camille se mit à pleurer.

— Après, elle m’a dit que si tu apprenais ce que j’avais vu sur la tablette, tu ne voudrais plus me voir. Elle a dit que tu serais très déçu de moi.

Marc sentit son cœur se briser.

Il prit doucement la main de sa fille.

— Rien de ce que tu as vu ne peut faire que je t’aime moins. Tu n’as pas à choisir entre maman et papa. Et tu n’as pas à protéger les secrets des adultes.

— Mais maman va être triste.

— Peut-être. Les adultes ont parfois des émotions difficiles. Mais ce n’est pas à toi de les réparer.

Camille resta silencieuse un moment.

— Tu vas lui dire que je t’ai raconté ?

Marc choisit ses mots avec soin.

— Je vais dire aux personnes qui s’occupent de toi ce qu’elles doivent savoir pour te protéger. Je ne vais pas te demander de porter un secret qui te fait peur. Et je ne vais pas te punir pour avoir parlé.

Elle se rapprocha de lui.

— D’accord.

Pour la première fois depuis son arrivée à l’hôpital, elle sembla relâcher un peu ses épaules.

Les jours suivants furent difficiles, mais les choses commencèrent à avancer.

Camille resta hospitalisée plusieurs jours. Les médecins surveillèrent l’infection et adaptèrent son traitement. Elle reprit progressivement des forces, recommença à manger et finit par réclamer ses crayons de couleur.

Marc annula ses réunions et délégua les décisions urgentes à son équipe. Son entreprise traversait une période délicate, mais il ne regrettait pas une seconde d’avoir quitté son rendez-vous.

Les investisseurs attendirent. Certains se retirèrent du projet, d’autres acceptèrent de repousser la signature. Le financement de 38 millions d’euros ne fut pas perdu immédiatement, mais l’opération dut être renégociée.

Pour la première fois de sa carrière, Marc comprit qu’une occasion financière pouvait se représenter. Le temps perdu auprès de sa fille, lui, ne se récupérerait pas.

De son côté, Claire fut entendue par les enquêteurs. Elle contesta avoir volontairement mis la vie de Camille en danger. Elle affirma avoir cru à une douleur digestive passagère et reconnut avoir refusé plusieurs appels au père de l’enfant.

Elle admit aussi avoir donné à Camille des gommes de mélatonine pour l’aider à dormir, mais soutint qu’elle avait respecté les indications figurant sur l’emballage. Les analyses médicales ne permirent pas, à elles seules, de déterminer la quantité exacte absorbée ni d’établir que ce produit avait provoqué les symptômes de la petite.

L’enquête se poursuivit sur les circonstances de la prise en charge médicale tardive, les appels bloqués et les documents financiers.