Antoine, interrogé séparément, nia avoir demandé à Claire de faire taire Camille. Il reconnut toutefois leur rencontre à l’hôtel et la discussion au sujet des fichiers. Les enquêteurs cherchèrent à déterminer si l’échange d’argent et les documents découverts avaient un lien avec les irrégularités anciennes de l’entreprise.
Aucune conclusion définitive ne fut annoncée dans l’immédiat.
Marc ne se précipita pas dans les médias. Il ne publia rien sur les réseaux sociaux. Il ne chercha pas à transformer l’histoire de sa fille en arme contre son ex-femme.
Il demanda plutôt à son avocat de saisir le juge aux affaires familiales afin qu’une évaluation de la situation soit menée et que les modalités de garde soient réexaminées en urgence. Dans l’attente d’une décision, il suivit les recommandations des professionnels qui accompagnaient Camille.
Claire ne fut pas autorisée à venir seule auprès de sa fille à l’hôpital tant que l’équipe médicale estimait qu’il fallait préserver la tranquillité de l’enfant. Une première rencontre fut organisée dans un cadre encadré, avec l’accord des professionnels concernés.
Ce jour-là, Camille était assise dans son lit, un dessin posé sur les genoux.
Quand sa mère entra, elle se raidit.
Claire s’arrêta près de la porte.
Elle avait retiré ses lunettes de soleil. Son visage était fatigué, ses yeux rougis.
— Bonjour, ma chérie.
Camille ne répondit pas.
Claire fit un pas, puis s’immobilisa en voyant sa fille se rapprocher instinctivement de Marc.
— Je suis désolée, murmura-t-elle.
Camille baissa les yeux.
— Pourquoi tu ne m’as pas emmenée chez le docteur ?
Claire ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
— J’avais très mal, continua la petite. Je te l’ai dit.
La mère se mit à pleurer.
— Je sais, mon cœur. J’ai cru que ce n’était pas aussi grave. J’ai pris une mauvaise décision.
— Et pourquoi tu ne voulais pas que j’appelle papa ?
Claire regarda Marc, puis sa fille.
— J’étais en colère. J’avais peur que ton père pense du mal de moi. Je voulais régler certaines choses sans qu’il le sache.
Camille fronça les sourcils.
— Mais moi, j’avais mal au ventre.
Cette phrase, si simple, sembla enlever à Claire toutes les excuses qu’elle avait préparées.
— Oui, murmura-t-elle. Tu avais mal au ventre. Et j’aurais dû t’écouter.
Elle essuya ses joues.
— Je suis désolée de t’avoir fait peur.
Camille ne se précipita pas dans ses bras. Elle ne lui pardonna pas instantanément. Elle resta simplement près de son père, tenant son dessin entre ses doigts.
Les professionnels présents mirent fin à la rencontre lorsque la petite montra des signes de fatigue.
Claire sortit sans protester.
Dans le couloir, elle croisa Marc.
— Tu crois que je suis un monstre ? demanda-t-elle.
Il la regarda longuement.
— Je crois que tu as fait des choix qui ont mis notre fille en danger. Ce que tu feras maintenant comptera davantage que ce que tu me demandes de penser de toi.
— Je veux réparer les choses.
— Alors commence par ne plus lui demander de garder tes secrets. Et accepte qu’elle ait besoin de temps.
Claire baissa la tête.
Pour une fois, elle ne chercha pas à se défendre.
Trois semaines plus tard, Camille rentra chez son père.
Elle avait encore besoin de repos et de contrôles médicaux, mais elle retrouvait peu à peu son énergie. Elle recommença à raconter ses journées, à dessiner des animaux imaginaires et à poser des questions auxquelles Marc n’avait pas toujours de réponse.
Un soir, alors qu’il lui préparait un chocolat chaud, elle demanda :
— Papa, tu es fâché parce que tu as perdu ton grand rendez-vous ?
Marc se retourna.
— Qui t’a dit ça ?
— Je t’ai entendu au téléphone. Tu as dit que le projet était peut-être perdu.
Il s’accroupit près d’elle.
— J’étais déçu, oui. J’avais beaucoup travaillé pour ce projet.
Camille baissa les yeux.
— À cause de moi ?
— Non. Pas à cause de toi. J’ai choisi de rester avec toi parce que tu avais besoin de moi. C’était ma décision, et je la referais.
— Même si ça coûte beaucoup d’argent ?
Marc sourit tristement.
— Même si ça coûte beaucoup d’argent.
Elle réfléchit quelques secondes.
— Alors, quand je serai grande, je ne travaillerai pas dans les grands bâtiments.
Il éclata de rire, surpris.
— Ah bon ? Et pourquoi ?
— Parce que je veux un travail où on peut aller chercher les gens quand ils ont mal.
Marc la serra doucement contre lui.
— Tu pourras choisir le métier que tu veux, ma puce. Mais tu sais, même les gens qui construisent de grands bâtiments doivent savoir s’arrêter quand quelqu’un a besoin d’aide.
Camille posa la tête contre son épaule.
— Alors tu as bien fait de venir me chercher.
Marc ferma les yeux.