Je regardai Marc sans parvenir à détacher mes yeux du document.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « une dépendance » ?

Marc ouvrit la pochette plastifiée et en sortit plusieurs photographies prises les jours précédents.

— Depuis trois semaines, des camions entrent sur ton terrain par le chemin qui longe ton atelier. J’ai d’abord pensé que tu avais entrepris des travaux. Mais quand j’ai vérifié le dossier, j’ai découvert qu’une demande d’autorisation avait été déposée au nom d’une société appelée Élo Déco Distribution.

Le nom me frappa immédiatement.

C’était celui qu’Élodie utilisait pour son activité commerciale.

— Ils construisent quelque chose chez moi ?

— D’après les plans que j’ai pu consulter, ce n’est pas une simple dépendance. Il s’agit d’un bâtiment de stockage avec une mezzanine et un accès pour les véhicules de livraison. Une partie du projet se trouve dans une zone soumise à des restrictions liées au risque d’inondation. Et le dossier contient une autorisation censée porter ta signature.

Je sentis la colère monter, mais elle était accompagnée d’une peur plus profonde.

Ma maison était l’endroit où Marianne et moi avions élevé Nicolas. Chaque poutre, chaque meuble, chaque pierre du petit muret du jardin racontait une partie de notre histoire. Je connaissais les limites de mon terrain comme je connaissais les veines du bois que je travaillais depuis plus de quarante ans.

Je n’avais autorisé aucune construction.

— Pourquoi mon fils serait-il impliqué ?

Marc prit une inspiration.

— Parce que son nom apparaît sur plusieurs documents financiers. Et parce que la société d’Élodie a demandé un prêt en présentant ton terrain comme une garantie partielle du projet.

Je reposai lentement la feuille.

— Ils ont utilisé ma propriété pour emprunter de l’argent ?

— C’est ce que les documents semblent indiquer. Mais je veux que tu comprennes une chose : je ne peux pas conclure à une fraude simplement parce qu’une signature me paraît suspecte. Il faut vérifier les originaux, les démarches administratives et les conditions du financement.

Il marqua une pause avant d’ajouter :

— En revanche, il y a un autre problème. Une partie des travaux aurait été commencée avant que toutes les vérifications nécessaires soient terminées.

Je pensai à Nicolas, à sa façon de m’éviter du regard lorsqu’il avait refermé la vitre de sa voiture.

« Tu t’en es toujours sorti, papa. »

Pendant des années, j’avais pris cette phrase pour une marque de confiance. J’avais été celui qui réparait les portes, payait une facture imprévue, prêtait de l’argent lorsque le commerce d’Élodie traversait une mauvaise passe. Quand Nicolas avait acheté sa première voiture, j’avais financé une partie de l’achat. Lorsqu’ils avaient ouvert leur boutique, j’avais fabriqué gratuitement les étagères, le comptoir et les présentoirs.

Je ne leur avais jamais présenté la facture de mes heures de travail.

Je pensais aider mon fils à construire sa vie.

Je découvrais qu’il avait peut-être utilisé ma confiance pour construire quelque chose sur mon terrain.

— Marc, ai-je demandé, est-ce qu’ils peuvent vendre ma maison sans mon accord ?

— Pas légalement sur la seule base d’un document falsifié. Mais une garantie ou un dossier irrégulier peut entraîner des complications, des litiges et des frais importants. Tu dois faire protéger tes droits immédiatement.

Il sortit son téléphone.

— J’ai déjà pris contact avec les services compétents pour leur signaler les incohérences du dossier. Pour la suite, il te faut un avocat indépendant. Je peux t’aider à rassembler les informations, mais je ne veux pas mélanger notre amitié avec mon rôle professionnel.

Je hochai la tête.

Puis je regardai mon téléphone.

Quatre-vingt-treize appels.

Je n’avais jamais reçu autant d’appels de mon fils, même lorsque Marianne avait été hospitalisée.

Et aucun ne m’avait demandé si j’avais froid.

Le secret caché dans l’atelier

À neuf heures, les autorités annoncèrent que l’accès à notre quartier resterait interdit jusqu’à ce que le niveau de l’eau baisse suffisamment.

Je dus patienter au centre d’accueil.

Françoise m’apporta un café et une couverture.

— Vous avez mangé quelque chose, Gérard ?

— Non.

— Alors vous allez commencer par ça. Les problèmes attendront une demi-heure.

Je souris malgré moi. Marianne aurait dit exactement la même chose.

Pendant que je mangeais, Marc me montra les photographies des travaux.

Sur l’une d’elles, je reconnus immédiatement la porte latérale de mon atelier. Elle était entrouverte. Derrière, on distinguait une partie de mes établis et plusieurs caisses que je n’avais jamais vues auparavant.

— Pourquoi y a-t-il des cartons dans mon atelier ?

Marc agrandit l’image.

Sur les caisses, une étiquette indiquait : « Archives — EDD ».

Élo Déco Distribution.

Je me levai brusquement.

— Ils ont entreposé des marchandises chez moi ?

— Je ne peux pas te dire depuis quand. Mais ce n’est pas tout.

Il me montra une autre photographie.