Il baissa les yeux.
— Pour t’avoir laissé derrière.
— Tu as choisi de faire monter le chien plutôt que ton père dans une voiture qui pouvait encore accueillir une personne. Et tu m’as laissé avancer seul dans une rue inondée. Ce n’est pas simplement une erreur de placement.
Il se mit à pleurer.
— J’ai paniqué. Élodie disait qu’Oslo allait mourir s’il restait dans la voiture. Elle hurlait. J’aurais dû te faire monter avec nous. J’aurais dû trouver une autre solution.
— Oui.
Je ne lui dis pas que ce n’était pas grave.
Je ne lui dis pas que je comprenais.
Pour la première fois de ma vie, je le laissai assumer le poids de sa propre phrase.
Il essuya son visage.
— Le projet devait nous sortir d’une situation impossible. La boutique avait accumulé des dettes. Élodie avait emprunté pour acheter du stock, puis les ventes avaient chuté. J’avais moi-même des crédits personnels que je n’arrivais plus à rembourser. Un promoteur nous a proposé de financer le bâtiment de stockage et de racheter une partie du terrain si nous pouvions présenter un dossier solide.
— Et tu as utilisé mon nom.
— Élodie m’a montré des documents. Elle m’a dit que tu avais déjà accepté de nous aider. J’ai voulu la croire.
— Tu savais que je n’avais rien signé.
Il resta silencieux.
— Au début, oui, admit-il enfin. Je savais que tu n’avais pas signé la demande initiale. Mais elle m’a dit qu’elle avait trouvé un moyen de régulariser le dossier. Je n’ai pas demandé comment.
— Et les 240 000 euros attribués à Bernard ?
Nicolas releva brusquement la tête.
— Tu as trouvé ce document ?
— Réponds à ma question.
Il se passa une main sur le visage.
— Élodie m’a dit que Bernard avait laissé des fonds destinés à un projet immobilier. Elle connaissait quelqu’un qui s’occupait des documents. J’ai signé un papier qui devait confirmer que j’étais bénéficiaire d’un prêt.
— Un prêt accordé par un homme mort onze mois avant la date du contrat ?
Il pâlit.
— Je ne savais pas que la date était celle-là.
— Tu as signé un document sans vérifier qui te prêtait de l’argent ?
— J’avais besoin d’une solution, papa.
Je le regardai longtemps.
— Moi aussi, j’avais besoin d’une solution cette nuit-là. J’avais soixante-huit ans, de l’eau jusqu’aux mollets et un sac avec mes médicaments. Tu sais ce que j’ai fait ? J’ai marché. Je n’avais pas d’autre choix.
Nicolas se couvrit le visage.
— Je ne me le pardonnerai jamais.
— Ce n’est pas à moi de te dire si tu dois te pardonner. Ce qui m’importe maintenant, c’est que tu dises la vérité aux personnes qui enquêtent et que tu cesses de protéger ceux qui ont utilisé mon nom.
Il acquiesça.
Avant de partir, il me demanda :
— Est-ce que tu me pardonneras un jour ?
Je pris le temps de réfléchir.
— Je suis ton père. Je ne cesserai pas de t’aimer parce que tu as fait des choses graves. Mais l’amour ne te dispense pas de répondre de tes actes. Et le pardon ne signifie pas que je te laisserai recommencer.
Il ne demanda pas davantage.
Pour la première fois, il partit sans essayer de me convaincre que tout allait s’arranger si je gardais le silence.
Ce que la boîte contenait réellement
Les vérifications qui suivirent prirent plusieurs mois.
Les documents furent transmis aux professionnels et aux autorités compétentes. Les opérations bancaires furent examinées. Les signatures et les dates des actes contestés firent l’objet de vérifications approfondies.
Il apparut que plusieurs pièces du dossier présentaient des incohérences sérieuses. Certaines avaient été utilisées pour donner l’impression que j’avais accepté des engagements que je contestais. D’autres faisaient référence à un financement dont l’origine restait à établir.
L’enquête devait déterminer qui avait préparé les documents, qui les avait utilisés et ce que chacun savait réellement.
Élodie affirma d’abord qu’elle avait suivi les instructions d’un intermédiaire financier. Puis elle reconnut avoir transmis certains renseignements sur mon terrain sans m’avoir demandé mon accord. Elle expliqua qu’elle pensait pouvoir régulariser la situation plus tard.
Nicolas, de son côté, admit avoir signé plusieurs documents sans en vérifier le contenu et avoir accepté que mon nom apparaisse dans des échanges avec le promoteur.
Ces déclarations ne suffisaient pas à établir toutes les responsabilités, mais elles permirent aux enquêteurs de reconstituer une partie du mécanisme.
Le projet immobilier fut suspendu le temps que les autorisations, les garanties et les droits sur le terrain soient examinés.
Mon avocat fit également engager les démarches nécessaires pour faire constater que je n’avais pas autorisé les travaux ni donné mon accord à l’utilisation de mes actifs personnels.