Romain recula encore d’un pas.

— Non. Ce n’est pas possible.

Mia ne bougea pas. Elle tenait toujours le torchon vide contre sa poitrine, comme si quelqu’un risquait de lui reprendre jusqu’à ce dernier souvenir de sa mère.

— Papa, tu avais promis de venir nous chercher.

Ces quelques mots firent vaciller quelque chose dans le regard de Romain.

Sébastien se tourna vers son frère.

— Tu les connais ?

— Je ne les ai jamais vues de ma vie.

Mais sa voix tremblait.

Laure, son épouse, le fixait désormais avec une expression que Sébastien ne lui avait jamais connue. Elle ne semblait ni surprise ni en colère. Elle paraissait surtout terrifiée à l’idée que les fillettes puissent prononcer un autre mot.

Marguerite intervint.

— Sébastien, tu es épuisé. Tu reviens ici après deux ans, tu trouves deux enfants abandonnées et tu décides de transformer cette maison en tribunal. Appelle les services sociaux, puis laisse la justice faire son travail.

— C’est exactement ce que je vais faire, répondit-il. Mais personne ne va effacer ce que ces petites viennent de dire.

Il composa le numéro de la gendarmerie.

Cette fois, il demanda qu’un officier vienne recueillir les déclarations et qu’une équipe compétente prenne en charge les jumelles. Il expliqua qu’elles avaient été trouvées seules, qu’elles semblaient connaître certains membres de sa famille et qu’un message caché dans leur nourriture suggérait qu’elles étaient en danger.

Puis il s’accroupit devant Mia.

— Ma chérie, je vais te poser une question. Tu n’es pas obligée de répondre si tu as peur. Est-ce que cet homme est ton papa ?

La petite hocha la tête.

— Maman a dit que je devais lui montrer le médaillon.

Elle désigna Romain.

— Elle a dit qu’il aurait peur au début, mais qu’il nous reconnaîtrait.

Romain porta une main à sa bouche.

Sébastien sentit une colère froide lui traverser la poitrine. Son frère avait nié connaître ces enfants avant même de savoir ce qu’elles allaient révéler. Et sa mère, elle, semblait avoir compris leur présence dès le premier regard.

Il se redressa.

— Maman, comment savais-tu qu’elles allaient détruire notre famille avant même de demander leurs prénoms ?

Marguerite ne répondit pas.

Pour la première fois de sa vie, Sébastien vit sa mère manquer de mots.

Le secret d’Éléna

Les gendarmes arrivèrent peu avant midi.

Une intervenante de la protection de l’enfance accompagna les jumelles dans une pièce calme, leur donna des vêtements propres et organisa un examen médical. Les petites étaient déshydratées et souffraient de plusieurs blessures superficielles aux pieds, mais rien ne permettait encore d’établir depuis combien de temps elles avaient été livrées à elles-mêmes.

Sébastien leur avait préparé des sandwiches. Il les regarda manger depuis le seuil, le cœur serré chaque fois qu’elles glissaient un morceau de pain dans leur poche.

— Elles ont peur de manquer, lui expliqua doucement l’intervenante. Il ne faut pas les forcer à raconter leur histoire aujourd’hui. Nous allons d’abord nous assurer qu’elles sont en sécurité.

Il acquiesça.

Dans le salon, un gendarme recueillait les premières déclarations des adultes. Romain répétait qu’il ne connaissait pas les enfants. Laure gardait les bras croisés. Marguerite affirmait que le médaillon pouvait avoir été volé et que le billet avait probablement été placé là pour provoquer un scandale.

Sébastien posa le médaillon sur la table.

— Les initiales de ma femme et d’Éléna. Le prénom de la mère des filles. Un message qui vous désigne indirectement. Et vous voudriez que je croie à une coïncidence ?

— Tu as toujours été trop sentimental, répliqua Marguerite.

— Et toi, tu as toujours confondu le contrôle avec la protection.

Le silence qui suivit fut brutal.

Le gendarme demanda alors à Romain s’il accepterait de répondre à quelques questions concernant Éléna.

Romain ferma les yeux.

— Je l’ai connue il y a quatre ans.

Laure se leva.

— Romain…

— Laisse-moi parler.

Il expliqua qu’Éléna avait travaillé dans un établissement hôtelier du groupe familial. Ils s’étaient rapprochés pendant plusieurs mois, alors que son mariage avec Laure traversait une période difficile. Lorsqu’Éléna lui avait annoncé sa grossesse, il avait paniqué.

Il avait promis de l’aider financièrement, puis de trouver une solution pour reconnaître les enfants. Mais chaque fois qu’il avait voulu agir, il avait reculé devant les conséquences : son mariage, sa place dans l’entreprise, le jugement de sa mère.

— Tu savais qu’il y avait deux enfants ? demanda Sébastien.

Romain hocha la tête.

— Oui.

— Tu savais qu’elles étaient vivantes, qu’elles grandissaient, qu’elles avaient besoin de toi ?

— Oui.

— Et tu les as laissées croire que leur père viendrait les chercher ?

Romain ne répondit pas.

Laure éclata de rire, un rire sec et douloureux.