Je l’avais accueillie à bras ouverts.
Avec le recul, je compris que j’avais commencé à confondre l’aide qu’elle prétendait m’apporter avec le droit qu’elle s’accordait de prendre des décisions à ma place.
Elle choisissait parfois mes repas, critiquait mes vêtements et commentait la manière dont je dépensais mon salaire. Daniel lui donnait presque toujours raison.
— Elle a plus d’expérience que nous, disait-il. Elle veut simplement notre bien.
J’avais appris à ne pas discuter.
Puis, une semaine avant mon arrivée à l’hôpital, les douleurs avaient commencé.
D’abord, une migraine persistante. Ensuite, des tremblements dans les doigts. Enfin, cette sensation de marcher sur du coton, comme si mes pieds n’appartenaient plus tout à fait à mon corps.
J’avais demandé à Daniel de m’emmener consulter.
Il avait à peine levé les yeux de son ordinateur.
— Tu n’as pas suffisamment dormi. Tu penses encore à tes parents. Tu devrais arrêter de lire des choses inquiétantes sur Internet.
Le lendemain, j’avais insisté.
Il s’était agacé.
— Emily, tu ne peux pas transformer chaque malaise en catastrophe. Ma mère connaît des remèdes naturels. Fais-lui confiance.
Margaret était alors apparue dans l’encadrement de la porte, une tasse à la main.
— Bois ceci, ma chérie. Tu verras, tu iras mieux.
J’avais bu.
Et j’avais continué à aller plus mal.
Vers midi, le docteur Harris revint avec une neurologue. Ils m’expliquèrent que les premiers examens ne permettaient pas encore d’identifier la cause de tous mes symptômes. Ils voulaient approfondir les analyses et surveiller mon état.
Je leur parlai alors plus précisément du thé.
— Est-ce que vous pourriez demander à quelqu’un de l’analyser ? demandai-je. Je ne veux accuser personne, mais quelque chose ne va pas.
La neurologue hocha la tête.
— C’est raisonnable de nous signaler toute substance que vous consommez régulièrement. Si vous avez des informations sur les ingrédients, nous les examinerons.
Je n’avais pas de tasse avec moi, bien sûr. Mais je pouvais décrire le mélange et la manière dont Margaret le préparait.
Le médecin me demanda également si je prenais d’autres produits, des compléments ou des médicaments. Je lui expliquai que je ne prenais aucun traitement régulier.
Il me rassura : ils allaient poursuivre les examens et envisager différentes causes, notamment neurologiques, métaboliques ou liées à une exposition à une substance.
À cet instant, je compris combien il était dangereux de me convaincre que tout venait de mon imagination. Même si le deuil avait affecté mon sommeil et mon moral, cela ne suffisait pas à expliquer automatiquement des troubles aussi importants.
Mon téléphone vibra sur la table de chevet.
Daniel.
Je le laissai sonner.
Il rappela immédiatement.
Puis un message apparut.
Où es-tu ? Maman dit que tu n’es pas dans la chambre. Rappelle-moi tout de suite.
Je fixai l’écran.
Une autre notification arriva.
Ne fais rien de stupide. Tu sais que tu ne vas pas bien en ce moment.
Mes doigts tremblaient toujours, mais je réussis à répondre :
Je suis à l’hôpital. Les médecins m’examinent. Je te contacterai quand je serai en état de parler.
Sa réponse arriva presque aussitôt.
Quel hôpital ? Je viens te chercher.
Je relus le message plusieurs fois.
Il ne demandait pas ce que les médecins avaient découvert. Il ne me demandait pas si j’avais besoin de quelque chose.
Il voulait venir me chercher.
Je montrai l’écran au docteur Harris.
— Je ne suis pas prête à le voir, avouai-je.
— Vous n’êtes pas obligée de le recevoir immédiatement, répondit-il. Nous pouvons respecter votre souhait et faire appel à notre équipe sociale si vous avez besoin d’aide pour organiser votre sécurité.
Je lui demandai de ne pas communiquer mon numéro de chambre à Daniel et de vérifier les règles de confidentialité de l’établissement.
Quelques minutes plus tard, je reçus un nouvel appel. Cette fois, c’était Margaret.
Je ne décrochai pas.
Elle laissa un message vocal.
— Emily, ma chérie, Daniel est inquiet. Tu sais que tu es fragile depuis la mort de tes parents. Rentre à la maison. Je te préparerai ton thé, et nous nous occuperons de toi.
Je reposai le téléphone.
Ces mots, qui auraient pu me rassurer quelques jours plus tôt, me firent désormais l’effet d’une porte que l’on essayait de refermer sur moi.
Je ne savais pas encore si Margaret me voulait du mal. Je ne savais pas si Daniel connaissait la véritable cause de mes symptômes. Mais je savais une chose : je ne pouvais plus laisser quelqu’un décider à ma place si j’avais le droit de recevoir des soins.
En fin d’après-midi, une infirmière entra avec une petite pochette contenant mes effets personnels.
— Nous avons trouvé ceci dans votre sac. Vous vouliez peut-être le conserver avec vous.
C’était une enveloppe que j’avais emportée sans y réfléchir en quittant la maison. Elle contenait une photographie de mes parents et quelques documents que je gardais depuis leur décès.