Les 8 000 euros avaient déjà servi à rembourser une partie des dettes de Monique et à régler plusieurs échéances personnelles. Il ne disposait plus de la somme entière.

Marc l’apprit le soir même.

— Tu as dépensé cet argent avant même que la vente soit sécurisée ?

Thomas s’assit sur les marches de la grange.

— Je pensais que tout serait réglé avant la signature définitive.

— Et maintenant ?

— Je ne sais pas.

Pour la première fois depuis l’arrivée de Claire, Thomas ne criait plus.

Il avait l’air d’un homme de vingt-neuf ans qui venait de comprendre que les décisions prises pour repousser un problème pouvaient en créer trois autres.

Marc s’assit à côté de lui, laissant une certaine distance entre eux.

— Je peux t’aider à chercher une solution, dit-il. Mais je ne mentirai pas pour toi. Et je ne laisserai pas quelqu’un être humilié pour que tu évites les conséquences de tes actes.

Thomas fixa le gravier.

— Tu crois que je voulais en arriver là ?

— Je crois que tu as eu peur. Mais la peur ne t’autorise pas à faire n’importe quoi.

Son fils ne répondit pas.

 

Le notaire confirma finalement que la parcelle appartenait bien à Thomas, mais que les engagements attachés à son utilisation devaient être examinés et respectés selon leur portée juridique. La vente ne pouvait pas être considérée comme une simple formalité, et l’acheteur devait recevoir une information complète avant toute décision définitive.

Les parties trouvèrent une solution après plusieurs échanges : la transaction fut suspendue le temps de clarifier les conditions d’accès et les documents nécessaires. Thomas dut négocier avec l’acheteur et chercher comment rembourser les sommes qu’il avait déjà dépensées si la vente ne pouvait pas aboutir dans les conditions prévues.

Monique, de son côté, accepta de revoir ses comptes avec un conseiller et de négocier un échéancier avec ses créanciers. Ce ne fut ni rapide ni facile. Elle dut reconnaître que la boutique ne pouvait plus fonctionner comme avant et qu’elle ne pouvait pas demander éternellement à son entourage de combler ses pertes.

Quant à Claire, elle transforma l’ancien logement des saisonniers en véritable atelier.

Elle nettoya les fenêtres, répara le poêle avec l’aide d’un artisan et installa sa machine près de la lumière. Marc lui fabriqua une grande table de coupe à partir de planches récupérées dans la grange.

Au bout de deux semaines, une première cliente vint déposer un manteau dont la doublure était déchirée.

Puis une deuxième apporta une robe à reprendre.

Bientôt, les habitants des villages voisins commencèrent à parler de la couturière de la ferme Morel, celle qui réparait les vêtements avec patience et qui savait remettre en état les pièces que tout le monde croyait perdues.

Moka, le chat tigré, adopta le fauteuil près du poêle et continua de voler des rubans.

Marc retrouvait peu à peu le goût des repas partagés. Il parlait encore d’Isabelle, mais désormais avec un sourire plutôt qu’avec cette douleur qui lui coupait autrefois la voix.

Thomas, lui, dut faire face à ses engagements. Il présenta des excuses à son père pour les menaces, et à Claire pour l’avoir humiliée et avoir tenté de la chasser. Elle les accepta comme un premier pas, sans prétendre que quelques mots suffisaient à effacer ce qui s’était passé.

Elle maintint son bail et ses limites.

Thomas comprit qu’il ne pourrait pas revenir à la situation d’avant en exigeant simplement qu’on lui fasse confiance. Il lui faudrait désormais montrer, par ses actes, qu’il était capable de respecter les autres même lorsqu’il avait peur.

 

Un dimanche de printemps, Marc retrouva Claire dans le pré, occupée à ramasser des fleurs sauvages pour décorer l’atelier.

— Vous savez, dit-il, Isabelle aurait probablement aimé vous rencontrer.

Claire sourit.

— Pourquoi cela ?

— Elle avait toujours une robe à réparer, un rideau à raccourcir ou une veste à reprendre. Elle disait que les vêtements racontaient la vie des gens. Les coutures qu’on refait, les taches qu’on enlève, les boutons qu’on remplace… tout cela permet aux choses de continuer un peu plus longtemps.

Il regarda la fenêtre de l’atelier.

— Je crois qu’elle aurait aimé voir cet endroit revivre.

Claire baissa les yeux vers les fleurs qu’elle tenait.

— J’ai longtemps pensé qu’il fallait être attendue quelque part pour avoir le droit d’y rester.

Marc secoua doucement la tête.

— Il suffit parfois qu’on vous ouvre une porte et qu’on vous traite avec respect.

Ils restèrent quelques instants sans parler.

Au loin, Thomas travaillait avec l’un des ouvriers pour réparer une clôture. Il n’avait pas retrouvé toutes ses économies, et les problèmes financiers de Monique n’étaient pas miraculeusement résolus. Mais ils avaient cessé de prétendre qu’une menace ou un secret pouvait régler les choses.

Claire retourna dans son atelier.