Élodie poursuivit, sans se soucier désormais des personnes qui pouvaient l’entendre.
— J’ai vendu mes placements. J’ai retiré l’argent que je gardais depuis des années. Tu m’as expliqué que nous devions apporter rapidement notre contribution pour sécuriser l’achat. Tu m’as dit que le reste serait couvert par un financement dont les conditions étaient déjà négociées.
— C’est exactement ce qui devait se passer, répondit Adrien.
— Alors pourquoi mon argent est-il parti sur un compte dont tu es le seul à contrôler les mouvements ?
Cette fois, Adrien ne répondit pas immédiatement.
Élodie pâlit.
— Tu m’avais dit que le compte était lié au projet immobilier.
— Il l’est.
— Je veux voir les relevés.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Pourquoi ?
Il tenta de lui prendre le bras. Elle recula.
Je n’éprouvai aucune satisfaction à les voir se déchirer. Leur relation ne réparait pas la mienne, et la colère d’Élodie ne rendait pas moins douloureuse la trahison d’Adrien.
Mais une chose devenait claire : il ne m’avait pas seulement caché son infidélité. Il avait raconté à deux femmes des versions différentes d’une même histoire, en espérant que chacune continuerait à lui faire confiance.
Inès s’approcha d’Élodie.
— Madame Garnier, si vous avez versé cette somme dans le cadre d’une opération immobilière, conservez tous vos justificatifs : virements, courriels, messages, documents de financement et échanges avec les professionnels concernés. Ne supprimez rien et ne signez aucun document supplémentaire avant d’avoir obtenu un conseil indépendant.
Élodie la regarda avec méfiance.
— Vous me conseillez de collaborer avec votre cliente ?
— Je vous conseille de protéger vos intérêts et de ne pas prendre de décision sous pression. C’est tout.
Élodie resta silencieuse.
Puis elle demanda :
— Est-ce que vous saviez qu’il m’avait dit que Claire était d’accord ?
— Nous venons de l’apprendre, répondit Inès. Nous ne pouvons pas présumer de ce que vous saviez réellement. Mais si vous avez des informations pertinentes, elles devront être examinées.
Élodie hocha lentement la tête.
Pour la première fois, je la vis sans son sourire assuré.
Elle avait l’air d’une femme qui venait de découvrir que l’avenir qu’elle avait financé reposait peut-être sur des mensonges.
Le dossier qu’Adrien ne voulait pas que je voie
L’audience reprit une trentaine de minutes plus tard.
L’avocat d’Adrien demanda que les discussions financières soient reportées à une date ultérieure, en affirmant que son client souhaitait parvenir à un accord amiable.
Inès accepta que les questions complexes soient examinées dans un cadre approprié, mais refusa que les dispositions provisoires reposent sur des déclarations non vérifiées.
Elle demanda notamment que les documents litigieux ne soient pas utilisés pour justifier une cession, une garantie ou un engagement financier de ma part avant clarification.
Elle rappela également que les questions concernant Léonie devaient être traitées séparément des désaccords patrimoniaux.
C’était important.
Adrien avait présenté son départ comme une décision personnelle, puis avait tenté d’accélérer les discussions financières alors que je venais à peine de rentrer de la maternité. Je ne voulais pas qu’on transforme notre fille en argument dans une négociation entre adultes.
Lorsque le juge demanda à Adrien s’il confirmait avoir utilisé mon numéro de téléphone pour la validation électronique, il se tortilla sur sa chaise.
— J’ai peut-être utilisé le téléphone que nous partagions à l’époque. Je ne me souviens pas précisément de la procédure.
— Vous ne vous souvenez pas d’une autorisation portant sur plusieurs éléments du patrimoine de votre épouse ? demanda le juge.
— Je pensais qu’elle était au courant.
Inès intervint :
— Monsieur ne répond pas à la question. Ma cliente conteste avoir donné son consentement. Nous demandons que le prestataire de signature électronique soit sollicité afin de préserver les éléments techniques disponibles et que l’authenticité de l’autorisation soit vérifiée.
Le juge prit note de la demande et rappela aux parties que la procédure ne permettait pas de considérer le document comme incontestable simplement parce qu’un nom y figurait.
Puis Inès produisit les échanges dont elle avait parlé.
Dans un courriel envoyé plusieurs semaines avant ma naissance, Adrien écrivait à Élodie que « la situation serait plus facile une fois le bébé arrivé » et qu’il fallait « finaliser le montage avant que Claire ne commence à examiner les comptes ».
Je relus ces phrases sur la copie posée devant moi.
La pièce semblait soudain manquer d’air.
Il ne s’agissait pas d’une preuve suffisante pour conclure à elle seule à une fraude. Il pouvait exister un contexte absent de ces quelques lignes. Mais elles contredisaient au moins une chose : l’idée selon laquelle tout cela n’était qu’un malentendu découvert par hasard.
Adrien avait anticipé que je pourrais poser des questions.
Et il avait voulu que les documents soient prêts avant que je ne le fasse.
L’avocat d’Adrien demanda une suspension.