— Pas aujourd’hui, répondis-je. Nous devons organiser les choses correctement, en tenant compte de son âge et de ses besoins.

— Tu veux me priver de ma fille ?

— Non. Je veux que les décisions la concernant soient prises dans un cadre adapté, pas au milieu d’une dispute. Tu auras les démarches nécessaires pour demander l’organisation des relations avec elle. Ce n’est pas à moi de décider seule de tout, et ce n’est pas à toi non plus.

Il eut l’air de vouloir protester, mais Inès intervint :

— Toute demande concernant l’enfant devra être examinée selon son intérêt et les éléments pertinents. Il vaut mieux éviter les accusations dans un couloir.

Adrien me fixa encore quelques secondes.

— Tu n’étais pas comme ça avant.

Je pensai aux nuits passées à attendre son retour, aux conversations que j’avais interrompues pour ne pas le contrarier, aux projets que j’avais abandonnés parce qu’il disait que ce n’était pas le bon moment.

— Avant, je pensais que faire confiance signifiait ne jamais poser de questions, dis-je. J’ai appris que ce n’était pas la même chose.

Puis je suis partie.

Les semaines qui ont suivi

Les jours suivants furent difficiles.

Léonie se réveillait plusieurs fois par nuit. Je mangeais souvent froid, entre deux lessives, et j’avais encore besoin de pauses lorsque je montais les escaliers. En parallèle, je devais répondre aux demandes d’Inès, retrouver certains relevés, reconstituer les mouvements de comptes et demander des informations aux établissements concernés.

Je n’avais ni l’énergie ni le désir de mener une guerre spectaculaire.

Je voulais simplement remettre chaque chose à sa place.

Avec Inès, nous avons fait établir une chronologie précise des événements. Nous avons demandé la conservation des éléments techniques relatifs à l’autorisation électronique contestée et sollicité les informations disponibles sur les virements liés au projet immobilier.

J’ai également changé mes accès bancaires, mes mots de passe et mes paramètres de sécurité. Pour les comptes communs, nous avons demandé à connaître les règles applicables avant toute opération importante.

Je ne voulais pas faire disparaître l’argent d’Adrien ni me venger en secret. Je voulais empêcher que mon identité, mes économies ou mon appartement soient engagés dans une opération à laquelle je n’avais pas consenti.

De son côté, Élodie avait engagé son propre avocat.

Elle lui avait transmis ses justificatifs de virement et les échanges qu’elle avait conservés avec Adrien. Son conseil devait déterminer les recours dont elle disposait pour tenter de récupérer les fonds et établir les responsabilités éventuelles.

Je n’ai pas eu accès à toutes ses démarches, et je ne lui ai pas demandé de me raconter chaque détail.

Nous n’étions pas devenues amies.

Nous étions deux femmes qui avaient découvert, chacune à sa manière, que l’homme auquel elles avaient accordé leur confiance ne leur avait pas présenté la même réalité.

Adrien, lui, continuait de dire à son entourage qu’il s’agissait d’un « conflit de séparation exagéré ».

Mais les documents ne se résolvaient pas par une explication répétée.

L’autorisation électronique faisait l’objet de vérifications. Les mouvements financiers devaient être retracés. Les échanges devaient être examinés dans leur contexte. Et aucune de ces démarches ne permettait encore d’affirmer avec certitude qui avait fait quoi à chaque étape.

Cette prudence me convenait.

Je ne voulais pas remplacer un mensonge par une accusation prématurée.

Je voulais des faits.

Le jour où Élodie a cessé de le défendre

Trois semaines plus tard, Élodie m’a envoyé un message.

Elle m’a demandé si j’acceptais un bref appel. J’ai répondu que je préférais qu’il reste limité aux informations utiles à nos démarches respectives.

Elle m’a appelée le soir même.

— J’ai vu les relevés, a-t-elle dit.

Je suis restée silencieuse.

— Une partie des fonds a été transférée vers un autre compte avant même que nous ayons signé les documents définitifs de l’achat. Adrien m’avait expliqué que c’était une avance temporaire pour réserver le bien et couvrir certains frais. Mais je n’ai pas retrouvé les justificatifs qu’il m’avait promis.

— Qu’en dit votre avocat ?

— Qu’il faut suivre les virements et ne rien conclure avant d’avoir les pièces complètes.

C’était la bonne réponse.

Elle a repris :

— Je lui ai demandé de m’expliquer. Il m’a dit que j’étais en train de le trahir, que j’aurais dû lui faire confiance et que j’étais devenue comme vous.

Je n’ai pas pu m’empêcher de laisser échapper un souffle amer.

— Comme moi ?

— Il a dit que vous cherchiez à contrôler tout ce qu’il faisait. Que vous vouliez le punir parce qu’il était parti.

Je me suis appuyée contre le dossier du canapé. Léonie dormait dans son berceau, près de moi.

— Et vous l’avez cru ?

— Non, a-t-elle répondu. Pas cette fois.

Elle a marqué une pause.