— Non. Elle n’a pas parlé de ça. Mais elle a vérifié les prix des articles que tu avais modifiés.
Je retins mon souffle.
— Et alors ?
— Elle a comparé les anciens tarifs, les factures fournisseurs et les montants payés par les clientes. Elle a découvert que tu n’avais pas retiré d’argent de la caisse, mais que certains prix avaient effectivement été changés sans son accord. Elle est encore en colère.
Je fermai les yeux.
— Je comprends.
— Attends, je n’ai pas fini. Elle a aussi regardé les chiffres des six derniers mois. Les ventes ont augmenté, les pertes de stock ont diminué et plusieurs clientes sont revenues grâce à ton suivi. Elle a compris que tu avais fait beaucoup plus que ce qu’elle imaginait.
Je ne répondis pas.
— Je ne te dis pas qu’elle va te reprendre, ajouta Chike. Je ne veux pas te donner de faux espoirs. Mais je crois qu’elle commence à voir toute la situation, pas seulement l’erreur que tu as commise.
— Merci de me le dire.
Avant de raccrocher, il ajouta :
— Et, pour être honnête, j’aurais dû insister davantage pour que vous établissiez un salaire dès le départ. Je voyais combien tu travaillais, mais je me disais que vous étiez sœurs et que vous finiriez par trouver un accord. J’ai laissé les choses traîner.
Cette reconnaissance me toucha.
Il ne se présentait pas comme le héros capable de réparer notre famille. Il reconnaissait simplement qu’il aurait pu agir autrement.
Je commençais à comprendre que la réconciliation ne dépendrait pas d’une seule personne. Chacun devrait examiner sa part de responsabilité.
Dix jours après mon retour au village, Adesuwa m’envoya un message.
Je voudrais te parler. Pas au téléphone. Si tu es d’accord, je viendrai samedi avec Chike.
Je relus le message plusieurs fois avant de répondre.
D’accord. Je serai à la maison.
Le samedi matin, je préparai du thé et disposai quatre tasses sur la table. Ma mère s’affairait dans la cuisine, mais mon père lui demanda de nous laisser discuter seuls.
Lorsque ma sœur arriva, je remarquai qu’elle semblait fatiguée. Elle avait perdu un peu de poids et ses yeux étaient cernés.
Nous nous saluâmes poliment.
Pendant quelques minutes, personne ne parla.
Puis Adesuwa posa un dossier sur la table.
— J’ai apporté les relevés de la boutique, dit-elle. Je voulais que nous examinions les chiffres ensemble.
Je hochai la tête.
Elle ouvrit le dossier et me montra les différentes catégories de produits, les tarifs initiaux et ceux que j’avais modifiés.
— Je veux que tu m’expliques comment tu as calculé les nouveaux prix.
Je lui expliquai que certains articles avaient une forte demande, que les coûts de transport avaient augmenté et que j’avais constaté que plusieurs concurrents vendaient des produits similaires plus cher. Je lui montrai les notes que j’avais conservées sur les prix pratiqués dans le quartier et les fournisseurs que j’avais contactés.
Elle m’écouta attentivement.
— Tes calculs ne sont pas absurdes, finit-elle par dire. Mais tu aurais dû me les présenter avant de changer les prix.
— Oui.
— Et si une cliente avait découvert que le prix annoncé différait de celui qu’elle avait payé auparavant, c’est moi qui aurais dû lui expliquer la raison.
— Tu as raison.
Elle resta silencieuse un moment, puis referma le dossier.
— Quand tu as commencé à travailler avec moi, je pensais que tu voulais simplement m’aider pendant quelques semaines. Ensuite, les choses ont grandi et je me suis habituée à ce que tu sois toujours là.
Elle se frotta le front.
— Je me disais que je ne pouvais pas te payer tout de suite, puis que je te paierais lorsque les bénéfices seraient plus importants. Mais je n’ai jamais fixé de date. Je n’ai jamais défini de montant. Et je ne t’ai jamais demandé combien d’heures tu travaillais réellement.
Sa voix se brisa.
— Je crois que j’ai profité de ton affection sans vouloir le reconnaître.
Je sentis mes larmes monter, mais je ne l’interrompis pas.
— Cela ne justifie pas ce que j’ai fait, répondis-je. J’aurais dû partir ou te demander clairement de me payer. J’aurais dû refuser de continuer dans ces conditions au lieu de laisser ma colère s’accumuler.
Adesuwa acquiesça.
— Nous avons toutes les deux fait des erreurs. Mais je ne sais pas si je peux te faire confiance immédiatement.
— Je comprends. Je ne te demande pas de me faire confiance sur parole.
Elle sortit alors une feuille de son dossier.
— J’ai parlé à un comptable. Il m’a conseillé de séparer clairement les dépenses personnelles, les salaires et les recettes de la boutique. J’ai aussi décidé de faire vérifier les comptes pour que nous sachions exactement où nous en sommes.