Je fus soulagée qu’elle prenne cette mesure. Une vérification indépendante nous permettrait de ne pas nous appuyer uniquement sur nos souvenirs ou nos soupçons.

— C’est une bonne idée, dis-je.

Elle prit une profonde inspiration.

— Je ne te propose pas de revenir travailler à la boutique. Pas maintenant. Je pense que nous avons besoin de temps pour reconstruire notre relation sans être obligées de nous voir tous les jours.

La déception me traversa, mais je ne la laissai pas dicter ma réponse.

— Je crois que tu as raison.

Elle sembla surprise.

— Tu ne veux pas revenir ?

— Si, une partie de moi le voudrait. J’ai investi beaucoup de temps dans ce projet. Mais je ne veux pas retourner dans les mêmes conditions et espérer que les choses changent toutes seules.

Je lui expliquai que je devais désormais chercher un emploi rémunéré, avec des responsabilités et des conditions clairement définies. Je pouvais continuer à l’aimer sans être indispensable à son commerce.

Adesuwa baissa les yeux.

— Je comprends.

Avant de partir, elle se tourna vers moi.

— Je suis désolée de t’avoir mise à la porte comme si tu n’avais jamais rien fait pour moi.

Je sentis ma gorge se serrer.

— Merci de le reconnaître.

Nous ne nous sommes pas embrassées comme dans les films. Nous ne nous sommes pas promis de ne plus jamais nous disputer. Nous avons simplement accepté que notre relation ne pourrait reprendre que si elle reposait sur davantage d’honnêteté et de respect.

Pour nous, c’était déjà beaucoup.

Au cours des semaines suivantes, je me consacrai à ma recherche d’emploi.

Mon père m’aida à préparer mon CV. Une ancienne camarade me mit en contact avec une entreprise de distribution à Lagos qui cherchait une personne pour gérer les stocks et les commandes. Le poste n’avait rien de prestigieux, mais il proposait un salaire fixe, des horaires définis et des responsabilités écrites.

Je passai deux entretiens.

Lors du second, le responsable me demanda pourquoi j’avais quitté mon précédent poste.

Je ne racontai pas toute l’histoire familiale. Je lui expliquai simplement que j’avais contribué au développement d’un petit commerce, mais que les conditions de rémunération et les responsabilités n’avaient jamais été formalisées. Je précisai que j’avais également commis une erreur en modifiant des prix sans autorisation, que j’avais reconnue et que je ne souhaitais pas reproduire.

Il me regarda quelques secondes avant de répondre :

— Tout le monde peut commettre une erreur. Ce qui m’intéresse, c’est ce que vous avez appris et la façon dont vous éviterez qu’elle se reproduise.

Je lui expliquai que je demanderais désormais une autorisation écrite pour toute modification de prix, que je conserverais des traces des décisions commerciales et que je ne considérerais jamais une rémunération comme acquise sans accord préalable.

Deux jours plus tard, je reçus une proposition d’embauche.

Je la lus trois fois avant de croire que c’était réel.

Le salaire n’était pas énorme, mais il était régulier. Je disposais d’un contrat et je pouvais enfin prévoir mes dépenses sans dépendre des promesses de quelqu’un d’autre.

Lorsque je l’annonçai à mes parents, mon père sourit.

— Tu vois ? Tu peux reconstruire ta vie.

Ma mère me serra dans ses bras.

— Nous sommes fiers de toi.

Cette fois, je ne ressentis pas le besoin de prouver que j’avais souffert suffisamment pour mériter ces paroles.

J’étais simplement heureuse d’avoir trouvé une nouvelle voie.

Six mois plus tard, la boutique d’Adesuwa fonctionnait toujours. Elle avait embauché une vendeuse à temps partiel et confié la comptabilité à un professionnel. Chike m’apprit qu’elle avait instauré des règles plus claires pour les prix, les dépenses et les responsabilités de chacun.

Nous nous parlions de nouveau, d’abord lors des appels familiaux, puis à l’occasion de visites plus longues.

Notre relation n’était pas redevenue celle d’avant. Je ne dormais plus derrière sa boutique, je ne gérais plus ses commandes au milieu de la nuit et je ne prenais plus en charge ses problèmes financiers sans en discuter.

Un dimanche, elle m’invita à déjeuner.

Après le repas, nous nous retrouvâmes seules dans la cour.

— Je voulais te remercier, dit-elle.

Je la regardai, surprise.

— Me remercier de quoi ?

— De m’avoir aidée à construire la boutique. Je crois que j’ai longtemps minimisé ton travail parce que je ne voulais pas admettre que je ne pouvais pas tout faire seule.

Elle eut un petit sourire triste.

— Et je crois que je t’ai punie parce que tu m’as montré que j’avais tort.

Je ne savais pas quoi répondre.

— Je suis désolée pour ça, ajouta-t-elle.

Je pris sa main.

— Je suis désolée de t’avoir caché les changements de prix. Je sais que cela a abîmé ta confiance.

Nous restâmes silencieuses un moment.

Puis je lui dis :