À six heures douze, mon téléphone vibra de nouveau.
Un message de mon père.
« Élodie, Julien et sa mère viennent d’arriver à l’atelier. Ils disent que tu refuses d’aider la famille. Est-ce que je dois les laisser entrer ? »
Je fixai l’écran.
Mon père avait soixante-sept ans. Il avait passé presque toute sa vie dans son atelier de coutellerie, à Thiers, où il fabriquait des couteaux artisanaux destinés à des chefs, des collectionneurs et quelques grandes maisons gastronomiques. Ses mains portaient les marques de décennies de travail, mais son geste restait précis, patient, presque élégant.
Il n’avait jamais aimé Julien.
Pas parce que mon ex-mari venait d’un milieu différent du nôtre, ni parce qu’il avait de grandes ambitions. Mon père avait simplement compris très tôt que Julien savait recevoir les compliments, mais supportait mal de reconnaître le mérite des autres.
Je lui répondis :
« Ne les laisse pas entrer dans l’atelier sans toi. Je t’appelle dans quelques minutes. »
Puis je composai son numéro.
— Papa, tu n’as aucune obligation de les recevoir.
— Je sais, ma chérie. Mais Monique affirme que vous avez un problème familial à régler. Julien dit qu’il doit récupérer quelque chose que tu lui as pris.
Je fermai les yeux.
— Qu’est-ce qu’il prétend avoir perdu ?
— Il parle d’un coffret de couteaux que tu aurais emporté en partant. Il dit que tu les as volés à son restaurant.
Je sentis ma mâchoire se contracter.
Le coffret en question était celui que j’avais fait fabriquer pour l’ouverture du Cèdre, le restaurant de Julien. Trois couteaux, réalisés sur mesure par mon père, avec des manches en bois d’olivier et de petites initiales gravées près de la garde.
À l’époque, Julien avait présenté ce coffret comme le cadeau d’un fournisseur prestigieux. Il avait même raconté à plusieurs journalistes qu’un artisan français reconnu avait accepté de lui offrir ces pièces après avoir découvert son talent.
La vérité était beaucoup moins flatteuse pour lui.
J’avais commandé ces couteaux à mon père et les avais payés avec mes économies. Ils étaient un cadeau destiné à soutenir le lancement du restaurant.
Mon père avait accepté de ne pas faire de publicité autour de cette commande, car je voulais que Julien puisse présenter le matériel à ses partenaires sans transformer notre vie privée en argument commercial.
Je n’avais jamais imaginé qu’il finirait par prétendre que ces couteaux lui avaient toujours appartenu.
— Papa, dis-je, ces trois couteaux sont-ils encore dans leur caisse ?
— Oui. Je les avais conservés ici après que tu me les as rapportés.
— Alors laisse-le les regarder. Mais ne le laisse rien emporter sans vérifier les documents.
Mon père marqua une pause.
— Élodie, il est déjà en train de s’énerver.
J’entendis une voix lointaine, celle de Julien.
— Elle est où, cette caisse ? Vous la cachez depuis des semaines !
Puis un bruit sourd retentit.
Mon père lâcha un juron.
— Il vient de donner un coup de pied dedans !
Un craquement résonna dans le téléphone.
Je me redressai brusquement.
— Papa ? Tu vas bien ?
— Oui. Mais la caisse s’est renversée. Les trois couteaux sont tombés sur le sol.
J’entendis Monique s’exclamer :
— Regardez ce qu’il a fait ! Ces objets valent une fortune !
Puis la voix de mon père, plus froide que je ne l’avais entendue depuis des années :
— Madame, vous devriez vous taire avant d’aggraver la situation.
Je raccrochai et demandai au chauffeur de me conduire directement à la gare. Je devais être à Lyon pour la présentation de mon nouveau projet, mais je n’allais pas laisser mon père affronter seul cette scène.
Je n’avais aucune intention de retourner dans la vie de Julien.
En revanche, je n’allais pas le laisser intimider mon père pour obtenir ce qu’il voulait.
Ce que je ne savais pas encore, c’est que les trois couteaux tombés au sol allaient révéler bien plus qu’une simple querelle autour d’un cadeau.
Lorsque j’arrivai à l’atelier, à sept heures quarante, la porte était grande ouverte.
Mon père se tenait derrière son établi. Les trois couteaux reposaient sur un morceau de feutre gris, tandis que les morceaux de la caisse étaient éparpillés sur le sol.
Julien se tenait devant lui, les bras croisés. Monique était à ses côtés, le visage rouge de colère.
— Ah ! Enfin ! lança-t-elle en me voyant. Tu vas pouvoir expliquer à ton père que les affaires de mon fils ne sont pas des jouets que l’on garde chez soi après un divorce.
Je ne répondis pas.
Je regardai d’abord mon père.
— Tu es blessé ?
— Non.
Puis je me tournai vers Julien.
— Tu as donné un coup de pied dans la caisse de mon père ?